Il y a bien sûr le tram. Qui devrait filer vers la Belle de Mai selon certains mais qui, plus probablement, s’étirera d’abord jusqu’aux Catalans, suscitant l’enthousiasme des habitants du 6e arrondissement et aggravant les craintes de ceux du 7e arrondissement. Il est impérieux de répondre urgemment commentent les observateurs de cet épineux dossier.
Mais en ces temps de perturbations climatiques l’urgence est ailleurs à Marseille et il y a là deux réalités têtues. La pauvreté, qui gagne jour après jour du terrain en cœur de ville comme en périphérie. La drogue qui s’est enkystée partout, là où justement la misère fait des ravages. Des statistiques viendront bien sûr attester que ce fléau touche tous les milieux avec cependant des nuances de taille: les laissés pour compte, les solitaires, les plus abandonnés de tous, n’ont aucune chance de rédemption et la pente sur laquelle ils foncent vers l’abîme est irrémédiablement fatale.
Jim Morrison poète et chanteur mythique des Doors, dont la tombe n’a jamais cessé d’être fleurie depuis qu’il repose à Paris au père Lachaise, après une énième overdose en 1971, avait fait cet aveu avant de disparaître: « dans la vie, j’ai eu le choix entre l’amour, la drogue et la mort. J’ai choisi les deux premiers et c’est la troisième qui m’a choisi. »
Logique implacable de la descente aux enfers lorsqu’on fait le choix des supposés paradis artificiels. Pour avoir maintes fois travaillé ce thème l’auteur de ces lignes peut affirmer qu’il n’y a dans nos grandes villes dévoreuses de destins, à commencer par Marseille et ses chiffres terrifiants, rien de changé depuis des décennies sous le soleil sombre qui envahit les rues complices ou les quartiers désemparés.
Il y a un an encore, on dénombrait près de 2000 personnes sous l’emprise de drogues réputées dures (crack, cocaïne, héroïne) dans le centre-ville. Des zombis que l’on croise titubant sur les trottoirs de l’hyper centre ou recroquevillés en position foetale sur un pas de porte ou le auvent d’un magasin à l’abandon. Ils sont souvent agressifs et dangereux, car en état de manque. Prisonnier de produits plus ou moins coupés, recoupés, frelatés, ils s’injectent, sniffent ou avalent jour et nuit sous l’œil apeuré ou dégoûté des Marseillais. Ces derniers tétanisés appellent majoritairement à la mise au pas de ces malades sous addiction, quand il faudrait de l’écoute et un plan d’envergure à long terme pour tenter d’éradiquer le mal.
Les associations armées de peu de moyens et d’un courage exemplaire tentent d’amorcer le commencement d’une stratégie sanitaire. La Provence saluait il y a peu le travail et les difficultés des bénévoles et de trop rares salariés (Nouvel Aube, Sleep in, Addap 13, Amicale du Nid, Assud) qui, avec un dispositif fédérateur nommé opportunément “Tempo” tentent, avec le renfort inestimable de l’APHM et l’investissement financier de Médecins du Monde, d’optimiser ce qui peut l’être. Cette « mise en commun des moyens humains et matériels » est impérieuse selon Marianne Poisson qui pilote ce projet.
«Vider la Méditerranée avec une cuillère »
Alertés, par des riverains à bout de nerfs, certains abcès de fixation – la halle Puget, la gare, la rue Jules Ferry, le boulevard Voltaire… – ont été plus ou moins éradiqués. Mais c’est pour se déplacer aussitôt ailleurs dans des endroits plus glauques, plus criminogènes, plus inaccessibles aux soignants comme aux forces de l’ordre . Le bus 31/32, qui avec son équipe permet d’offrir près de 14 000 consultations médicales par an, doit s’adapter aux situations et reculer parfois devant la violence du trafic organisé par des bandes prêtes à tout. Il résiste admirablement, mais doit comme le dit un bénévole qui souhaite garder l’anonymat « vider la Méditerranée avec une cuillère.»
La municipalité tente de faire face, à travers des élus comme Sophie Camard. Tout en persistant à prôner dans ces périmètres en danger « la diversité, la tolérance et la mixité sociale », elle en appelle à la République « pour lutter contre le narcotrafic, les marchands de sommeil, l’habitat indigne.» Car pour les naufragés de la rue et de la drogue, tout s’additionne.
Ceux qui agissent savent que le chemin est aussi long que cabossé. Amine Kessaci, avant d’être appelé par les urnes à l’action politique, disait haut et fort dans “Marseille essuie tes larmes” (Édition Le bruit du monde) ce que constate ceux qui sont engagés dans le combat contre le narcotrafic: “Ce n’est plus seulement une organisation criminelle, affirmait l’élu, c’est une structure”. En 2 021, un film passé quelque peu sous les radars, attestait déjà de cette réalité têtue. “Enquête sur un scandale d’Etat (Visible aujourd’hui à la télé) réalisé par Thierry de Peretti, évoquait en particulier Marseille et l’engrenage mortifère dans lequel la ville est encore impliquée.
Ceux qui ont à s’atteler désormais à la tâche, à commencer par le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez, qui a fait en tant que préfet de police l’expérience du terrain marseillais, savent que la volonté politique ne suffit pas et que seule une mobilisation générale peut permettre d’envisager de gagner cette guerre. Mais s’amarrer à l’espoir d’un soulèvement populaire contre le fléau de la drogue relève aujourd’hui de l’utopie. Certains à droite et à l’ultra droite en appellent comme une vérité biblique à « la tolérance zéro » pour les consommateurs et les dealers. Franck Alisio (RN), jamais avare de mesures démagogiques, préconisait lui, un temps, le dépistage systématique « des élus marseillais et du personnel politique.» On tremble, s’il rejoint le Sénat en septembre, à ce qu’il élargisse sa croisade à l’alcool, le bar du palais du Luxembourg ayant une excellente réputation.
D’autres à gauche comme les Verts et les Insoumis plaident pour la dépénalisation immédiate des produits qu’ils jugent moins nocifs, comme le shit. D’autres encore, souvent hors du champ politique, préconisent une approche thérapeutique de la question, avec la mise en place notamment de haltes soins addiction, mais pour l’heure l’implantation s’oppose aux réticences des riverains qui pourraient être concernés.
Restent cependant les questions immédiates. L’emprise de cet empire de l’ombre sur certains quartiers pauvres où les forces de l’ordre mènent malgré une guerre d’usure permanente, impose de remettre sans cesse l’ouvrage sur le métier. Quelques prises spectaculaires depuis le début de l’année encouragent policiers et gendarmes à continuer le combat, mais la pieuvre n’en finit pas de tendre ses tentacules et de faire quelques démonstrations de force comme cette semaine à la cité de la Castellane où les kalachnikov ont fait parler la poudre.
Les élus les plus réalistes comme les fonctionnaires les plus lucides savent que la guerre sera longue
Les élus les plus réalistes comme les fonctionnaires les plus lucides savent que la guerre sera longue et même terrifiante même si la procureure Dominique Laurens peut revendiquer une petite victoire: la validation d’un néologisme qu’elle a imposé, “narc homicide”. Le procès au long cours en use. Il concerne le “clan Yoda”, cousin et ennemi de la toujours puissante “DZ mafia” et révèle chaque jour des personnages irrécupérables, acculturés, d’une violence assumée. Ils sont des dizaines sur les réseaux sociaux nourris de jeux vidéos, de tags vengeurs, de rap dévastateur prêts à prendre leur place dans les points de deal où l’on peut comme dans une épicerie de luxe “gratter” jusqu’à 100 000 euros par jour. Et ils sont des centaines à les attendre en mendiant, en agressant, en chapardant, pour acheter les quelques grammes du poison qui les condamneront à la mort lente.
Dans les mois qui viennent et, une fois encore élections obligent (les sénatoriales puis la présidentielle), on va entendre le vacarme de ceux qui comme naguère les grincheux vont prétendre qu’une “bonne guerre” permettra de sortir de cette spirale infernale.
Ceux qui sont au front savent que les trompettes ne font pas la renommée. Et que, ce n’est qu’un exemple, l’opération qui a permis ce mois-çi à la cité des Oliviers de mettre fin à la “PME du cannabis” et son chiffre d’affaire de près de 17 millions d’euros par an, n’est qu’une goutte d’eau du trafic qui va continuer à submerger l’Europe. Comme ils savent qu’il n’y a pas forcément de frontières entre pègres issues de l’immigration (Afrique et Maghreb) et mafia endémique ou étrangère (Corse, Italie, pays de l’Est). Car il ne s’agit, dans cet univers impitoyable, que de survivre, de prospérer puis de flamber. Dans cette cour-là il y a rarement des miracles et pas de monuments pour les victimes presque toujours inconnues.
Parler plus bas et viser plus juste devrait faire loi pour les hommes et femmes politiques marseillais. Et accepter que la complexité ne s’approche qu’avec des idées simples. Comme celles d’Edgar Morin qui a tiré ce samedi sa révérence, à 104 ans, et qui disait qu’il fallait « accepter de vivre avec l’incertitude.»












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