Alors que le Delta Festival fait sa réapparition annuelle sur le parc balnéaire du Prado, la Scène du Monde des Possibles a une fois de plus joué son rôle de forum. Véritable agora du festival, elle accueille cette année chaque jour des personnalités dont des politiques, une nouveauté dans le festival.
Jeudi 28 août, après l’échange entre Raphaël Glucksmann, le leader de Place Publique, et trois jeunes engagés, c’était au tour de Jean-Noël Barrot, ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, de répondre aux questions préparées par la communauté du Delta et posées par Antonin Marin, fondateur du média Le Crayon. L’objectif de sa venue ? Echanger avec la jeunesse face à « ce monde qui se brutalise. » L’occasion d’aborder l’actualité internationale, à quelques semaines de la reconnaissance par la France de l’État palestinien aux Nations unies, prévue le 22 septembre à New York.
C’est d’ailleurs la première question : « Pourquoi maintenant ? » Jean-Noël Barrot commence par rappeler l’histoire de cette décision qui a été « longtemps différée par les présidents successifs, car la France voulait que sa reconnaissance intervienne au moment où elle serait la plus utile.»
« Opération de sauvetage » de l’Etat de Palestine
Pour lui, le contexte a changé. « La solution à deux États est en danger de mort », a-t-il affirmé, en référence au massacre du 7 octobre 2023 en Israël, aux opérations militaires israéliennes à Gaza et à « la marche funeste des colons extrémistes en Cisjordanie. » Selon le ministre, l’initiative française vise à relancer une perspective de paix.
« On a décidé de lancer une véritable opération de sauvetage. En mettant notre reconnaissance dans la balance, nous avons obtenu des engagements inédits », explique-t-il. Mahmoud Abbas, président de l’Autorité palestinienne, aurait ainsi accepté de « condamner le Hamas, convoquer de nouvelles élections et réformer en profondeur l’autorité palestinienne.»
Du côté arabe, l’Arabie saoudite, le Qatar ou encore la Turquie se seraient engagés à renforcer la sécurité d’Israël en échange d’un processus de paix. « Désormais, certains pays disent clairement que le Hamas est une organisation terroriste », insiste Jean-Noël Barrot, qui évoque également la possibilité d’une « architecture régionale de sécurité » comparable à celles existant en Europe ou en Asie.
La France, « une voix singulière » et l’Europe un « multiplicateur de puissance »
Face à ces conflits internationaux et à la montée de grandes puissances, les citoyens sont parfois un peu sceptiques face au poids de la France dans les relations internationales. Ce qui emmène à la question suivante : « La diplomatie française se fait-elle toujours entendre ? »
Le ministre reconnaît que la France n’a plus la même influence qu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. « Le monde n’est plus le même qu’il y a 80 ans », concède-t-il. Mais il revendique une singularité : « La France est restée fidèle aux principes fondateurs des Nations unies : l’autodétermination des peuples, l’intangibilité des frontières, et l’interdiction du recours à la force en dehors de la légitime défense. »
Pour appuyer ses propos, il cite plusieurs exemples récents, comme le rôle joué par Paris dans l’accord de Paris sur le climat en 2015 ou, plus récemment, la conférence internationale sur l’océan organisée à Nice en juin. « Ce n’est jamais suffisant, mais nous faisons partie des rares pays capables de mobiliser la communauté internationale » défend le ministre.
Au cœur de son raisonnement, l’Europe apparaît comme un levier indispensable. Le ministre s’apprête d’ailleurs a recevoir le lendemain le gouvernement allemand à Toulon avec Emmanuel Macron pour un Conseil franco-allemand de défense et de sécurité.
Il s’en sert pour étayer son propos. « Si la France et l’Allemagne convergent, elles peuvent entraîner le reste du continent et être entendues. Mais si nous nous divisons, nous n’avons aucune chance face aux nouveaux empires. »
Lors des dernières élections présidentiels aux Etats-Unis, « on nous prédisait que l’Europe allait se diviser, que certains pays céderaient aux pressions américaines pour tirer avantage de la nouvelle administration, rappelle Jean-Noël Barrot, mais l’unité européenne est toujours là. Quelle que soit leur sensibilité politique, les chefs d’État et de gouvernement restent groupés (notamment sur l’Ukraine). ».
Pour le ministre, cette cohésion est capitale. « Dans un monde brutal, si les Européens se divisent, nous n’avons aucune chance face à des puissances qui se vivent comme des empires. Mais si nous restons unis, nous pouvons peser. » L’Union européenne devient ainsi, selon lui, un « multiplicateur de puissance » pour la France. Néanmoins, Mr Barrot reconnaît sa frustration parfois face aux lenteurs de Bruxelles : « J’ai parfois l’impression que l’Europe ne s’assume pas assez, qu’elle ne se fait pas suffisamment entendre. »
Les attentes du ministre sur la situation en Ukraine
Quand le sujet sur l’Ukraine est abordé, Jean-Noël Barrot insiste sur une double stratégie : préparer l’après-guerre tout en maintenant la pression sur la Russie. « Nous savons qu’un jour, des négociations auront lieu. L’Ukraine décidera souverainement de son avenir, mais elle doit avoir des garanties solides pour ne plus jamais être agressée », explique-t-il.
Sous l’impulsion d’Emmanuel Macron, une trentaine de pays travaillent à définir ces « garanties de sécurité ». Dont les Etats-Unis, contre toutes attentes après la rencontre des délégations américaines et russes en Alaska. Une nouveauté de taille selon lui : « Jusqu’à présent, les États-Unis n’avaient pas participé à ces discussions… et bien ces derniers jours, les États-Unis ont pour la première fois — y compris leurs chefs militaires — discuté avec les chefs militaires européens en disant : “alors, qu’est-ce qu’on peut faire, nous les États-Unis, pour le moment venu apporter ces garanties de sécurité à l’Ukraine ?” » Et de conclure : « Ça, c’est très important pour permettre à l’Ukraine de se projeter. »
Le ministre rappelle cependant la brutalité du présent. « Vladimir Poutine n’a aucune intention de faire la paix. Il gagne du temps et mène une guerre coloniale. » Il annonce d’ailleurs vouloir proposer de nouvelles sanctions européennes dès ce week-end, lors d’une réunion à Copenhague : « Il faut aller un cran au-dessus de ce que nous avons fait cet été. » Interrogé sur la possibilité d’un retour à de bonnes relations avec Moscou, il émet des réserves. « Pourquoi pas, mais pas avec la Russie d’aujourd’hui de Vladimir Poutine. »
Jean-Noël Barrot pointe une décision « incompréhensible » des autorités algériennes
Le ministre répond rapidement à la question des relations franco-algériennes, particulièrement tendues depuis le renvoi brutal de diplomates français en poste à Alger. « Il faut se représenter ce que ça veut dire sur le plan diplomatique mais aussi sur le plan humain : en 48 heures, des personnes ont dû quitter leur pays et leur famille. » Jean-Noël Barrot dénonce une décision « incompréhensible » des autorités algériennes, tout en rappelant que Paris avait déjà fait un pas vers l’apaisement. « Le président de la République a appelé Abdelmadjid Tebboune. Je me suis rendu moi-même à Alger. […] Pour dialoguer, il faut être deux. »
À Marseille, face à la jeunesse réunie au Delta Festival, Jean-Noël Barrot veut transmettre une conviction : l’avenir de la diplomatie française se jouera autant dans les arènes internationales que dans l’engagement citoyen. « Si nous voulons résister à ce monde qui se brutalise nous aurons besoin de la jeunesse. La jeunesse a le pouvoir de dire non : non aux violations du droit international, non à ceux qui veulent remettre en cause la démocratie, non à ceux qui nient le dérèglement climatique. »
Liens utiles :
[Agenda] Aix-Marseille Provence : que faire ce week-end du 29 au 31 août ?
Le Delta Festival approche et fait des offres bradées