C’est une planète qui fait rêver quelques milliardaires. C’est le mois où l’on sort de l’hiver pour accueillir le printemps. C’est aussi dans l’antiquité romaine le dieu de la guerre. Le mois de mars prochain sera tout cela à Marseille, mais la guerre des municipales a d’ores et déjà commencé. Et plutôt mal. On n’en est plus à fourbir les armes mais d’ores et déjà à croiser le fer avec des candidats déclarés, ou en passe de l’être. Un bestiaire chamarré qui, à entendre ceux qui sont déjà sur l’affiche, s’apprête à rejouer « peur sur la ville ». Une chose est sûre il ne faut pas compter sur ce mauvais film qui va mettre Marseille à crans pour dessiner un futur collectif partagé, et sortir de décennies de guerre des tranchées. Demain devra attendre de meilleurs jours.
Pourtant on perçoit ici et là quelques frémissements qui attestent que ce grand corps malade peut se relever des fièvres qui régulièrement l’assaillent, le mettent en danger, le condamnent à ses vieux démons.
Le rassemblement récent qui a entouré la famille Kessaci fait partie de ces signes qui font mentir les diagnostics et devraient faire taire les diseurs de mauvaise aventure. Du sud au nord plusieurs milliers de Marseillais sont venus apporter leur témoignage d’amitié à Amine et sa maman qui venaient d’enterrer un jeune frère pour l’un et un fils pour l’autre, victime d’une barbarie sans nom.
Le monde politique, une fois n’est pas coutume a fait corps, et en même temps sens, en se taisant autour de braves gens que la foudre avait frappés. Amine, militant écologiste, a replié son drapeau blanc et est reparti dans l’ombre renforcé dans ses convictions par ce petit moment d’espérer.
Marseille a su faire peuple ce samedi-là et fait mentir ceux qui prétendent que la peste qui a touché les quartiers les plus pauvres la condamne, à plus ou moins court terme, à la peine capitale. Amine a posé son chagrin quelques secondes pour délivrer un message : « Nous aussi, nous valons la peine. Nous aussi, nous voulons un avenir. Nous aussi, nos nuits sont mêlées de cauchemars et de rêves. Nous aussi, nous aimons nos parents, et nos parents aiment leurs enfants ».
Lui et tant d’autres, oubliés autant qu’invisibilisés, attendent de ceux qui prétendent pouvoir diriger la ville d’autres paroles que celles qu’ils nous servent avec leurs communicants ou ce qu’il leur reste de militants. Hélas, là encore c’est Albert Camus qui nous éclaire avec une phrase de ses chroniques des années 50 (Actuelles, chez Gallimard). Elle n’a pas pris une ride : « La politique contemporaine : cette machine à désespérer les hommes ». Pour lui donner raison sitôt le moment de sidération passé, nos femmes et hommes politiques phocéens se sont précipités devant les micros, sur le petit écran ou dans les colonnes pour délivrer leurs pathétiques vérités.
Et chacun dans les divers camps de se vautrer dans des certitudes que les faits pourtant ne cessent de contester.
Samia Ghali y est allé de son antienne revendiquant d’avoir eu raison avant tout le monde en 2012, pour avoir réclamé l’intervention de l’armée dans les territoires déjà occupés par les narco-trafiquants. Martine Vassal sur le même thème promet 1500 policiers municipaux surenchérissant sur les 800 annoncés par Benoît Payan pour la fin de son mandat (effectifs doublés par rapport à la majorité de Jean-Claude Gaudin à laquelle appartenait Mme Vassal). Elle souhaite aussi créer une brigade anti criminalité municipale empiétant sans complexe sur le domaine régalien. Elle ajoute, dans la corbeille du mariage qu’elle espère avec les Marseillais, 3000 caméras de vidéosurveillance, un groupement d’assistance protection pour les transports avec des armes non létales et des caméras piétons, et encore une autre brigade, anti-incivilités celle-là.
Franck Allisio, fidèle à la ligne du « tous pourris » aboyée maintes fois par le fondateur du Front National puis par sa fille Marine Le Pen, a confié sa « honte pour tous ceux qui se sont mis en avant » lors de l’hommage à Mehdi Kessaci. Le député de Marignane candidat à la mairie de Marseille estime que la ville « est abandonnée par les pouvoirs publics » et amalgame sans nuance excessive « l’insécurité, l’habitat indigne, l’état de nos écoles ». A contrario le député LFI, Sébastien Delogu, annonce son premier meeting de campagne en s’affichant avec Assa Traoré, égérie sulfureuse du mouvement anti-raciste peu connue pour sa mansuétude à l’égard des forces de l’ordre. « La police tue » slogan relayé avec force par Jean-Luc Mélenchon, devrait dans sa bouche prendre une dimension augmentée.
Marseille n’avait sans doute pas besoin de ces amplificateurs alors que la presse papier et les chaînes d’info continue ne cessent de la pointer du doigt, comme l’exemple à ne pas suivre. Les tours de piste incessants des ministres chargés du maintien de l’ordre et de la justice n’ont pas servi de contre-feux, mais ont masqué les progrès souvent infimes, mais patents, enregistrés par ceux qui se coltinent un terrain dévasté par le chômage, la fracture sociale et culturelle, le no-futur économique.
Lorsqu’on a l’honnêteté de prendre distance avec la logorrhée qu’offrent à longueurs de diatribes ou de sermons les dirigeants qui ont à charge ces situations complexes, on découvre l’abime qui existe entre les bonnes (ou mauvaises) intentions auto-proclamées et la réalité. On se souvient ainsi de la « théorie de la vitre brisée » appliquée par le maire (futur avocat de Trump) de New-York, Rudy Giuliani dans les années 90.
Toutes les incivilités qui pourrissaient la vie des New-Yorkais devaient être réparées et effacées, car elles conduisaient selon l’élu Républicain à renforcer le crime. La politique a porté ses fruits. Un temps seulement car la misère n’a pas été éradiquée dans la « grande pomme ». La crise du Covid a jeté des centaines de démunis à la rue où la drogue a dans le même temps prospéré avec l’arrivée sur ce marché du Fentanyl cinq fois plus puissant que l’héroïne. 3 000 personnes sont mortes d’overdose à New York malgré les vitres remplacées.
Très loin de cette mégalopole d’outre-Atlantique, à Marseille, des candidats à la mairie souvent avec les mêmes arguments sécuritaires ont commencé à faire rouler tambour pour promettre la lune au mois de mars. A écouter leurs premiers arguments ce ne sera pas une guerre des étoiles mais la lutte finale. L’écrivain américain Khaled Hosseini avait pourtant prévenu : « Il vaut mieux être giflé par la vérité qu’embrassé par le mensonge ». A Marseille ceux qui iront voter vont peut-être, comme on le dit les soirs de rugby au stade Maillol de Toulon, ouvrir « la boîte à gifles ».











