C’était à craindre. Pourtant, opinion à l’appui, beaucoup espéraient que les élections municipales de 2026 soient d’abord le moment de faire le bilan de la gestion des villes et villages, d’examiner les programmes des candidats à la fonction exigeante de maire, de proposer aux citoyens (consommateurs et utilisateurs) de prendre la parole pour éclairer et proposer des pistes aux gouvernants. Des questions cruciales comme le vivre-ensemble, l’économie locale, l’environnement, la culture, l’éducation, le sport étaient en jeu. Quelque 35 000 communes permettaient de témoigner de l’action des uns, de l’inaction des autres, de la compétence ou de l’incompétence, de la politique au sens noble ou des calculs “politicards”, de quelques turpitudes ou manquements enfin.
Ce mois de mars n’aurait pas dû être, malgré son nom, celui de la guerre mais d’une bataille démocratique où l’intérêt collectif prime sur les ambitions partisanes. Force est de constater, au national comme à Marseille, que les élections qui arrivent dans quatre semaines seront dévoyées, perverties, saccagées. La proximité des présidentielles a métastasé le débat et le paysage politique, tant à l’international que dans l’Hexagone, a aggravé l’état de ce grand corps malade qu’est devenue la France. Dans ce tellurisme mortifère, la démocratie est en danger de mort mais les professionnels de la conspiration, de la démagogie, du “yakafocon”, se lavent d’ores et déjà les mains de cet avenir commun que, faute de le préparer, ils s’acharnent à aggraver.
L’actualité marseillaise de la semaine témoigne de la pugnacité dont font montre nos édiles, ou les prétendants à le devenir, à se vautrer dans la fange alors que l’on attend d’abord d’eux qu’ils se saisissent et, rêvons tout haut, qu’ils apportent des commencements de réponses aux questions parfaitement identifiées par les citoyens de la plus ancienne cité française. Pollution et santé publique, insalubrité et incivilité, habitat indigne ou mal-logement, extrême pauvreté et chômage endémique, trafics multipolaires et nouvelle pègre, commerce de proximité et accessibilité à l’hypercentre, animation culturelle et développement sportif : en cette ville de plus de 850 000 âmes, ce sont ces items qui devraient s’imposer par leur urgence, leur gravité ou encore leur prégnance. Mais ceux qui prétendent conduire la vie de la cité en ont décidé autrement.
L’ère des soupçons
Le site d’information Blast a révélé ces derniers jours que l’actuel directeur de cabinet d’Emmanuel Macron, Georges-François Leclerc, avait saisi la justice pour des soupçons de mauvaise gestion du Plan écoles (1,5 milliard d’euros) initié par le président de la République et le maire de Marseille, Benoît Payan. Il devait pallier des décennies d’incurie dans le secteur éducatif marseillais, notamment pendant les 25 ans de la gouvernance Gaudin où le privé a outrageusement été favorisé au détriment du public. Le maire en défense réclame que “toute la lumière soit faite” sur ces accusations qui n’en sont aujourd’hui qu’à l’ouverture d’une information judiciaire.
Le dossier de Blast, très bien documenté par Xavier Monnier et Olivier Jourdan-Roulot, a pour point de départ un signalement aux autorités judiciaires par l’ancien Préfet de Région, M. Leclerc, désormais en poste à l’Elysée. Il révèle que la SPEM chargée du plan Écoles est sortie du cadre administratif légal, en achetant des préfabriqués pour faire face au retard dans la construction du groupe scolaire de la Castellane attribué à une société italienne, qui a été écartée pour ses manquements. Pour l’heure, la démarche accusatoire de l’ancien Préfet est à ses prémices et il faudra encore attendre pour désigner formellement les responsabilités engagées. Mais l’occasion était trop belle pour le directeur de campagne de Martine Vassal, Renaud Muselier, flanqué à son extrême droite de Françk Allisio et à son extrême gauche (1) par Sébastien Delogu (LFI), pour pointer un index vengeur sur ce qu’il estime être le prolongement du “système Guérini” qu’il a dénoncé dans un livre (Ed: Jean-Claude Lattès).
Le député de la France Insoumise, toujours prompt à dégainer sur les réseaux sociaux, nuance à sa manière en fustigeant la municipalité sortante mais aussi celle qui a précédé. Il parle du système “Gaudin-Guérini” que Benoît Payan participe selon lui à faire prospérer. Quant au camp “vassalien”, à qui d’aucuns rappellent les ennuis judiciaires de leur candidate à la mairie, impliquant sa double présidence (Métropole et Département), la réponse se veut péremptoire par le sniper de service, Romain Simmarano, qui siffle un carton jaune à la presse du genre : “Circulez, ça n’a rien à voir”. Puisqu’ils le disent. L’écrivain roumain Alexandru Vlahuta, dans ses pensées, livrait ce constat : “La vérité attend. Seul le mensonge est pressé”. Mais la patience n’est pas une vertu politicienne à Marseille, surtout pour Renaud Muselier qui a dû ronger son frein pendant un bon quart de siècle.
Le match a commencé avec un hors-jeu
Il nous avait habitués à des tacles virils, sans doute en raison de sa vieille pratique des arts martiaux. Mais Renaud Muselier a surpris son monde en s’en prenant à Amine Kessaci avec une formule que n’aurait pas écartée un Jean-Marie Le Pen. On ne sait si son agacement est venu de la piètre tenue dans les sondages de celle qu’il soutient, Martine Vassal, mais évoquant la candidature auprès de Benoît Payan de celui qui a perdu deux frères dans le contexte sanglant du narcotrafic, le président de la Région a osé parler de “syndrome de Stockholm”.
Kessaci était visé, lui qui est placé sous surveillance policière 24h sur 24h et a dû être exfiltré jeudi dernier d’une réunion électorale à Aix. Il a aussitôt stigmatisé “la lâcheté des propos” de Muselier. Payan a enchéri en estimant que le gaulliste ne “méritait pas de participer au débat” en cours et en suggérant qu’il avait tenté avant son outrancière sortie de débaucher celui qu’il insulte aujourd’hui. Avec une brutalité d’autant plus surprenante qu’elle a lieu dans l’indifférence générale des Marseillais. La campagne s’est enfoncée un peu plus dans la boue. On peut au passage rappeler au médecin Muselier, qui s’énerve en prétendant que “le match n’a pas encore commencé”, qu’il y a à Marseille ou à La Seyne d’excellentes sommités – Marcel Rufo et Boris Cylrulnik – pour l’éclairer sur ce qu’est le syndrome de Stockholm : “Une victime développe des sentiments d’empathie et de loyauté envers son agresseur”.
Voilà donc comment une formule à l’emporte-pièce a balayé en une seconde les efforts méritoires pour faire rêver Marseille de plusieurs candidats. Ainsi Martine Vassal qui, avec une campagne métropolitaine qui ne manque pas de sel puisqu’elle en est déjà chargée, promet la propreté aux Marseillais. Elle ajoute au panier un sentier du littoral qui permettrait aux deux-roues et aux piétons de se mouvoir sans entrave, des Goudes à l’Estaque. Elle prend aussi à contrepied le malheureux Bruno Retailleau, venu pourtant la soutenir en affirmant que son “projet est le plus abouti”. Le Vendéen s’étant enorgueilli imprudemment de ses résultats marseillais en matière de sécurité lorsqu’il était ministre de l’Intérieur, Mme Vassal lui a sèchement répondu : “Malgré les efforts que tu as pu faire, nous, on ne le sent pas sur le terrain”. Alain Duhamel, dans le portrait qu’il lui consacre, dit que Retailleau “a choisi d’être Sisyphe” (2). C’est vérifié au pied de la Bonne Mère.
Bon, on l’aura compris, la droite marseillaise a traversé des jours meilleurs. Pour autant, certains de ses adversaires n’ont pas démérité dans l’art de se compliquer la tâche. Franck Allisio du RN, même si son parti semble pour l’heure échapper à la mitraille, a vu quelques colistiers avoir des difficultés à trouver un domicile fixe. Et il aura du mal à convaincre que le choix de placer Sandrine D’Angio, nièce de Stéphane Ravier, en bonne position sur sa liste, est étranger à un rabibochage discret avec son ennemi intime. Les futures élections sénatoriales nous le diront. En attendant, il peut dérouler sa propagande sans être contredit sur CNews, où il a son rond de serviette. Comme ce samedi où il a imputé 60% de la délinquance aux Maghrébins et aux Africains. Il ne perd rien pour attendre, car les Insoumis vont sans doute réagir, à moins que Sébastien Delogu agrippé à son smartphone n’ait pas le temps de le contredire, englué comme l’a révélé le Canard Enchaîné dans une sombre histoire de message bizarre passé avec un dealer.
Tout fout le camp dans cette campagne. Enfin pas tout à fait. Force Ouvrière, dont on connaît l’influence chez les municipaux, a réélu à sa tête, pour la cinquième fois, son plus actif retraité : Patrick Rué. Tout n’est pas perdu alors !
—————————–
(1) Les Insoumis contestent auprès du Conseil d’Etat l’appellation « extrême gauche » dans laquelle les classe le Ministère de l’Intérieur
(2) Les politiques : portraits et croquis, par Alain Duhamel (Editions de l’Observatoire)
Liens utiles :
> L’actualité des municipales 2026 dans notre dossier dédié et notre rubrique politique



![[Agenda] Aix-Marseille Provence : que faire ce week-end du 6 au 8 février ?](https://gomet.net/wp-content/uploads/2026/02/rubrique-agenda-we-2-120x86.png)











