Ils s’affrontent, confluent quelques rares fois, occupent souvent, avec le vide, l’espace public. Ils ont fait de l’élection municipale à venir une foire d’empoigne sans précédent. Où la forme masque le fond, où priment les formules coup de poing, où la surenchère tient lieu de programme. Peut-on néanmoins trouver quelques raisons de ne pas désespérer de la sphère politique phocéenne ? A entendre les débats qui se succèdent, on s’interroge aussi sur l’assise idéologique, philosophique, éthique de ceux qui aspirent à diriger la ville la plus ancienne de France.
Une cité grecque où aurait pu résonner l’écho de la démocratie athénienne qui osa donner le pouvoir au peuple avec une assemblée où chaque citoyen pouvait voter les lois et élire les magistrats. La réalité de nos jouteurs contemporains est à plus de 26 siècles de ce modèle-là.
Une seule exigence, franchir l’obstacle d’un scrutin calé entre la dissolution implosive de 2024 et une présidentielle à plusieurs inconnues et à haut risque. A l’heure où Marseille – comme la France – offre un paysage politique dévasté, des candidats en apesanteur idéologique et une communication aussi personnalisée que politiquement dévitalisée, il n’est pas aisé de cerner d’où viennent nos têtes d’affiche.
Benoît Payan, et le péché d’apparatchisme
Il est devenu maire après un épisode qui a laissé une grande majorité perplexe. Le renoncement, quelques mois après avoir été élue, de l’écologiste Michèle Rubirola a fait peser sur Benoît Payan le soupçon d’illégitimité et même, venant de la droite battue en 2020, jamais avare en formule assassine, l’accusation de « féminicide ». Ces griefs indécents dépassés, Payan s’est affairé à se saisir des dossiers complexes que Jean-Claude Gaudin lui avait légués après un quart de siècle de pouvoir municipal sans partage. Habitat indigne, écoles publiques à l’abandon, fracture sociale… La tâche était immense dans une ville lourdement endettée d’autant que tous les outils n’étaient pas entre les mains du maire (Métropole, Département, Région).
Dans les reproches de ses concurrents, il en est un qui n’a jamais cessé d’être avancé : Payan est issu d’une formation (Les jeunes socialistes) et son parcours professionnel (clerc de notaire) a été très vite éclipsé par un vécu d’apparatchik au Parti Socialiste. Péché d’autant plus grave pour ses opposants que Renaud Muselier, président de la Région, a théorisé dans un livre la réalité de la sphère où ont évolué une décennie durant les socialistes (« Le système Guérini », chez Jean-Claude Lattès). Un système avec lequel Jean-Claude Gaudin a pourtant entretenu des relations d’une courtoisie active, comme l’a attesté l’élection surprise en 2008 du socialiste Eugène Caselli à la présidence de la communauté urbaine Marseille Provence Métropole, au détriment d’un certain Renaud Muselier, favori de ce scrutin.
Le PS ne se résume pas, dans la cité phocéenne et dans les Bouches-du-Rhône, à la seule ère Guérini et les turpitudes sanctionnées par la justice. Son histoire est ancienne. Son socle originel reste le Defferrisme marqué longtemps par l’héritage de la Résistance, un anticommunisme militant, et une gouvernance sans partage où l’autoritarisme tenait lieu de ligne politique. Il y allait alors de l’urgence à reconstruire une ville martyrisée par l’occupant, maintenir une coexistence complexe entre des communautés ethniques et religieuses d’une diversité infinie, construire une économie percutée par les nouvelles donnes comme la décolonisation ou la désindustrialisation. En 1969 il définissait le socialisme ainsi: « une doctrine politique et économique conciliant le progrès en matière économique, la démocratie économique et la démocratie politique ». Chef d’entreprise avisé (Le Provençal) il s’est inspiré de cette logique, comme il l’a éprouvée, en étant battu en 1986, dans son propre parti. C’est plus à partir de cet atavisme-là qu’il faut appréhender Benoît Payan, habile à composer avec Emmanuel Macron, intransigeant sur les valeurs qu’il affiche, égocentré dans sa gouvernance. Politiquement, on le dit fort pour masquer son jeu et utiliser les ressorts modernes de la communication. Mais les maux de Marseille attendent plus que des mots et la politique contemporaine une participation citoyenne vivante.
Martine Vassal : vous avez dit héritage ?
Chaque jour apporte à Martine Vassal, désormais classée divers droite, son lot d’épreuves. Elle pensait pouvoir effacer l’humiliation de sa défaite de 2020 dans un secteur (6/8) jugé « imperdable » par la droite. Même si elle savait qu’en tant que femme elle devrait souquer ferme, comme elle le confiait récemment, pour s’imposer dans cette bataille musclée. Les sondages, qui la relèguent à quelques petits points des Insoumis, l’obligent aujourd’hui à durcir le ton. Mais sa prestation ratée au désormais fameux débat de BFM, l’a plombée un peu plus, son ambiguïté revendiquée sur les « valeurs » donnant du grain à moudre à son plus dangereux adversaire, le RN.
Elle avait pourtant rallié Renaissance et la doctrine du « en même temps » prônée par Emmanuel Macron. Elle s’appuyait aussi sur l’héritage de Jean-Claude Gaudin sans pour autant faire montre de l’habileté manœuvrière de son mentor, qui a réussi l’exploit de s’allier au Front National avec la discrétion qui convient aux mésalliances pour ne pas en supporter l’opprobre.
Gaudin ne s’est jamais vraiment livré sur les valeurs qui le portaient, à l’exception notable de son indéfectible engagement religieux. Les épreuves aidant et notamment la défaite de 1983 où, majoritaire en voix, il dut s’incliner contre Defferre, il fit sienne une vérité: la maîtrise de la carte électorale et des découpages est la priorité. Par ailleurs balayé par le professeur Robert P. Vigouroux en 1989 (Divers gauche), il mesura qu’en politique, dès la fin des années 80, la communication avait pris le pas sur les idées. Enfin, Gaudin a eu dès qu’il fut maire ou ministre une idée fixe, imiter Defferre jusqu’avec le fauteuil qu’il avait conservé même s’il avait dû, s’amusait-il, faire rehausser le bureau pour y caler sa grande taille.
Gaudin c’est encore un bilan contrasté avec des réussites et des échecs voire des tragédies comme la rue d’Aubagne. La gestion des affaires de la ville qu’il déléguait à une garde prétorienne, l’a moins passionné que la cuisine politique où il a toujours excellé dans les partis, au Sénat, au département et à la région.
Et par un curieux bégaiement de l’Histoire il portait plus d’attention – comme lui pour Defferre – pour un Benoît Payan que pour une Martine Vassal.
Delogu, lambertiste mais de très loin
Il porte beau Sébastien Delogu avec ses costumes impeccables, ses lunettes d’intellectuel, sa coiffure soignée. Une question se pose cependant, son niveau. Il s’en amuse et s’en fiche royalement puisqu’ élu de la République, il siège où tant d’autres à Marseille ont échoué à accéder. Le palais Bourbon. Il fait partie de la France Insoumise et ce n’est pas le hasard qui l’a amené à devenir député, mais Jean-Luc Mélenchon. Ce dernier n’a pas laissé de traces notables de son passage comme parlementaire à Marseille dans la 4e circonscription (2017-2022), mais il y a suffisamment posé ses valises pour constater que les Insoumis avaient leur mot à dire dans les « quartiers perdus de la République » où le mal-être social et la marginalisation sont la règle. Le « lider massimo », comme le caricaturent ses ennemis, a théorisé après ses échecs dans le nord sa stratégie de conquête. Il veut appeler aux urnes ces populations réputées inciviques et communautaristes et tant mieux si ses ennemis le désignent comme un « islamo gauchiste ».
Mélenchon a trop attendu, passager clandestin du Parti Socialiste, pour à la fin de son parcours politique qu’il espère clôturer par une nouvelle candidature présidentielle, renoncer à ses fondations idéologiques. Il est « lambertiste » mais ne l’évoque pas publiquement jugeant les médias trop ignares pour approcher le trotskisme de Pierre Lambert (de son vrai nom Pierre Boussel mort en 2008) à la pensée duquel il est resté fidèle. Mélenchon qui a réussi à marginaliser l’extrême-gauche a détecté suffisamment de faiblesses dans la vie démocratique pour convoiter les voix de ceux qui s’y sentent oubliés, méprisés, niés. Il a compris aussi la fragilité du système et ambitionne de tout « conflictualiser » ou, pour reprendre un vocable que les insoumis utilisent entre eux, « bordéliser ».
Il n’est pas sûr du coup qu’un Delogu ait eu le temps d’assimiler les grands principes du lambertisme, mais pour Mélenchon il est une tête de gondole parfaite pour attirer l’attention de cette population et des jeunes qui la composent et qui ne croyaient pas jusqu’ici au pouvoir du bulletin de vote. Dans les quartiers qu’il vise, Delogu est un excellent candidat car il ressemble au public auquel il s’adresse. On laissera donc côté LFI le Marseillais avec sa mauvaise réputation (condamné pour avoir frappé un principal de collège), ses accros au code de la route, ses recettes pour pirater la TV payante, car ce côté Robin des bois amuse ou séduit. On veillera à ne pas l’exposer dans des débats piégeux, comme récemment la rencontre à La Provence avec les chefs d’entreprise sur les thèmes économiques. Mélenchon n’a plus qu’une obsession faire enfler la capacité de nuisance à gauche.
Franck Allisio pour un ordre nouveau
Il a fait sourire ou applaudir avec ses dernières propositions: imposer un pass pour la plage pour en écarter la « racaille », cartographier les rues insécures pour les femmes, doubler le nombre des policiers municipaux…
Il gère ainsi une réalité française et forcément marseillaise: le sentiment d’insécurité est plus important dans les faits que l’insécurité elle-même. Ainsi va un pays qui vit au rythme échevelé des réseaux sociaux, des chaînes d’information d’ultra droite, des journaux et magazines anxiogènes.
Franck Allisio, Marseillais de naissance est député hors de sa ville, dans une circonscription (12e) des rives de l’étang de Berre. Il a été nourri au grain républicain, parti où il a présidé les « Jeunes actifs » du LR, avant de rejoindre le cabinet ministériel de Nicolas Sarkozy en 2011. On ne sait si c’est cette dernière expérience qui l’a amené à se radicaliser, mais quatre ans plus tard il rejoignait Marine Le Pen et le RN où il occupa plusieurs postes auprès de quelques leaders frontistes. Il tisse sa toile à Marseille depuis de longues années plaidant sa légitimité et sa compétence juridique auprès des décideurs et menant un combat fratricide avec Stéphane Ravier qui endosse le costume d’extrémiste pendant qu’il façonne lui, à la manière d’un Bardella, son profil de gendre idéal.
Côté face on pourrait parier pour un sans faute, comme le disent les sondages qui le placent comme le principal adversaire du favori, Benoît Payan. Côté pile, la photo est plus photomaton que studio Harcourt. Des soupçons (comme Marine Le Pen) pour détournement de biens publics au préjudice de la Région pour celui qui réclame à longueur d’intervention « la tolérance zéro » ou plus de places de prison. Une propension affirmée dans la campagne à zapper sur le coût des mesures qu’il préconise pour une « ville en ordre ». Un don exceptionnel pour escamoter le CV de ceux qui l’entourent sur la liste qu’il préside avec quelques chevaux de retour (du FN première version) des adeptes de Zemmour, des anti-gaullistes forcenés, des trumpistes à la française. Allisio habilement a contraint au silence ces amers. L’ordre règne dans ses rangs avant de s’imposer sur la ville.
Le 15 mars, le 1er tour des élections municipales devrait faire tomber quelques masques. Ou pas.













