Dimanche 22 mars, Paris, XVIIIe, rue Ordener. Un taxi pour rejoindre la gare de Lyon. 45 minutes à écouter le chauffeur, un Haïtien superbe, qui ne tarit pas d’éloges sur son pays et son histoire. François-Dominique Toussaint Laverdure, bien sûr, esclave affranchi, général et homme politique, figure emblématique de l’indépendance de l’île qui mourra en captivité en 1803. Le trajet sera trop court pour aller jusqu’au bout de l’évocation de notre pilote-historien qui avait encore tant à dire sur le génocide des indiens d’Amérique, l’inique dette imposée aux Haïtiens par Napoléon, le commerce triangulaire profitant aux colons qui exploitaient avec leurs esclaves africains la canne à sucre ou les bananeries.
Dimanche 22 mars, Marseille, trois heures et quart plus tard. Un taxi pour rejoindre le Prado. L’homme est prolixe, décomplexé, inarrêtable. Tout à trac, après avoir balayé le contexte électoral de la journée, il explique, à sa façon, sa vision des choses. « Tout ça, je vais te dire, c’est du bidon, les politiques ils décident rien, font n’importe quoi, se gavent, t’as compris, et puis les juifs, sont pas beaux ceux-là, ils t’emmerdent avec leur terre promise ! Tu sais quoi qu’ils achètent une île et qu’ils se tirent et on n’en parle plus, faut pas déconner, ils ont tué 600 000 Palestiniens…» On tente un démenti en évoquant une histoire vieille de 4000 ans, une religion, Moïse. Erreur, ça ne freine pas le bavard. « C’est pas parce que Moïse, tu vois, allait aux cabinets là-bas qu’il faut qu’ils nous emmerde. Je vais te dire…» Il le dira à d’autres, le bureau de vote attend.
Quelques minutes après avoir été libérés de l’olympique baveux, on regarde les panneaux électoraux où Benoît Payan fait déjà figure de vainqueur. On mesure aussi la longue marche qui attend les politiques marseillais pour repousser leurs pires adversaires : la bêtise crasse et l’endémique ignorance.
Sa brillante victoire en poche, Payan a pourtant, dès lundi, d’autres soucis en tête dont deux sont prégnants : composer l’équipe de sa nouvelle gouvernance et imposer à la Métropole une méthodologie radicalement différente de celle de Martine Vassal.
Pour arriver à ses fins, il devra s’inspirer des trajectoires de ceux qui l’ont précédé, tout en évitant les ornières dans lesquelles ils ont tous fini par chuter.
L’histoire de Marseille n’a jamais été un long fleuve tranquille
L’histoire de Marseille n’a jamais été un long fleuve tranquille mais une série d’épisodes telluriques, souvent tragiques. Du haut de ses 27 siècles elle peut avoir le vertige en évoquant toutes les invasions auxquelles elle a résisté ou qui l’ont fécondée. Elle a aussi échappé au châtiment que lui prédisait le roi Soleil avant de l’honorer, mais n’a pu éviter la peste (1720) que quelques notables vénaux ont introduite en ses murs. Elle s’est glorifiée avec les fédérés marchant sur Paris (1792) et déshonorée en laissant les parrains de la pègre la traiter comme une fille de joie. Elle fut ville sans nom (1794), sous tutelle préfectorale (1939), porte du sud ouverte à tous les naufragés de la colonisation.
Depuis la Libération seules des statures ont su la diriger parce qu’il fallait sur ce territoire d’une exceptionnelle complexité réunir deux qualités majeures : l’autorité sans faille et une créativité à la hauteur des urgences.
Gaston Defferre, le Cévenol, trouva dans sa culture protestante le muscle et l’éthique qu’il fallait pour faire face aux prétentions d’un De Gaulle, à la suspicion des Américains débarquant sur le port avec leur plan Marshall, aux coups de boutoirs des communistes sanctifiés par leur engagement tardif dans la Résistance, aux ambitions du grand banditisme inventant la French Connection, à la tentative de hold-up perpétrée par Le Pen.
Avec son nom prédestiné, l’avocat usa d’une main d’acier pour réparer sa ville, l’irriguer d’autoroutes, la doter d’hôpitaux efficaces, d’universités compétitives, d’un centre réhabilité, d’outils indispensables à la population, société des eaux, régie des transports, installations sportives… Ville, département et région conquis, “Gaston” , marin impénitent, vira vers le grand large pour affronter les vagues à Paris où François Mitterrand lui confia l’art roué de découper la carte électorale et le chantier sans fin de la décentralisation. Tacticien redoutable, homme des médias avisé, bretteur craint, c’est sa famille politique, le parti socialiste dont sa carrière nationale l’a éloigné, qui eut raison de lui en 1986.
Vigouroux, un mandat de six ans pour remettre la ville en selle
Defferre, mort à l’issue d’une nuit harassante où ses “camarades” l’humilièrent en s’opposant à lui, c’était à Robert P. Vigouroux de devenir le bras armé d’une vendetta ourdie par la veuve du maire, Edmonde Charles Roux. Le neurologue, à la « réputation internationale » selon l’expression complaisante de quelques courtisans journalistes, va prendre la lumière avec son épouse Maryline et grâce au soutien sans faille de François Mitterrand. Après un intérim de trois ans, il réalise en 1989 un grand chelem raflant au nez et à la barbe des Gaudin (UDF) et Pezet (PS) les huit secteurs de Marseille. Un mandat de six ans pour, entouré de quelques zélés hauts fonctionnaires et d’élus sans boulet idéologique, remettre la ville en selle.
Il pousse à la création du projet Euroméditerranée, réalise à Saint-Just le Dôme, la salle qui manquait aux Marseillais, s’attaque à la réhabilitation des quartiers du Panier et de Belsunce, dope l’installation de la faculté des sciences économiques à l’hypercentre, prolonge le métro jusqu’à l’hôpital de la Timone, fonde Marseille Espérance pour rassembler les autorités religieuses… Exclu du PS, il soutient Edouard Balladur qui est balayé par Jacques Chirac. Le maire de Marseille doit renoncer. Vigouroux se retire de la vie politique et de la vie professionnelle et s’exile à Venelles où il écrira des polars jusqu’à sa mort.
Gaudin ne délègue pas son pouvoir pas plus qu’il ne le partage
Après des décennies à attendre son tour Jean-Claude Gaudin s’installe enfin dans le fauteuil de son plus intime ennemi, Gaston Defferre. Il appartient à cette droite à laquelle son père avait adhéré à la Libération, le Mouvement Républicain Populaire. Démocrate chrétien, il s’inspire de la pensée de Marc Sangnier, partisan d’un catholicisme de progrès et n’aura de cesse, en dehors de la mairie de Marseille, de partager son temps entre le Sénat dont il fut vice-président et le Vatican où il a ses entrées.
Il dirige la ville comme son inavoué mentor, Gaston Defferre, entouré d’une impitoyable garde prétorienne et arc-que-bouté sur quelques bastions marseillais, les municipaux de Force Ouvrière ou les troupes pléthoriques des hôpitaux de Marseille. Il avait bâti, avec le professeur Jean-François Mattei, à la fin des années 80, un « projet pour un million de Marseillais.» Il réalisera le Mucem, la transformation d’une partie du littoral phocéen avec les Terrasses du Port, poursuivra l’aménagement d’Euroméditerranée. Il réformera aussi la politique locale avec la création de la Métropole Aix Marseille Provence, plus politicienne que bâtisseuse. Gaudin ne délègue pas son pouvoir pas plus qu’il ne le partage. Si Martine Vassal aura son appui pour avoir conquis le Département, le chiraquien Renaud Muselier n’héritera de rien, si ce n’est de son mépris souverain. Barricadé dans sa citadelle, entouré de ses seuls fidèles, il ne verra arriver, pendant son quatrième et dernier mandat, ni les scandales que révèleront les juges, ni la tragédie de la rue d’Aubagne, symbole de quartiers délaissés au profit de secteurs politiquement plus proches de ses convictions.
Payan et « les forces de l’esprit »
Benoît Payan connaît l’histoire de ces trois grands maires et il sait que la ville est aussi rebelle que versatile. Il n’ignore pas l’ampleur de la tâche qui l’attend. Il connaît la famille politique qui l’a vu grandir et n’en ignore ni les méthodes, ni la fragilité de l’amarrage idéologique. Il a approché les sommets en travaillant avec Marie-Arlette Carlotti secrétaire d’Etat de Lionel Jospin et vu les abysses sous le règne de Jean-Noël Guérini.
Mais après avoir observé ses premiers pas de premier magistrat de substitution, lorsqu’il a succédé à l’éphémère Michèle Rubirola, on peut parier qu’il creusera comme Defferre, Vigouroux et Gaudin autour du petit palais du Vieux Port les douves pour se protéger de ses opposants internes. Il faudra décrypter dans les jours à venir la répartition des délégations d’adjoint(e)s, les rétrogradations de certains et la latitude qu’il laissera à ceux qui ne font pas partie de son premier cercle.
Seul le Rassemblement National peut s’opposer à lui, aujourd’hui que les urnes ont consacré sa légitimité en lui donnant une majorité conséquente. C’est inquiétant parce que le parti des Le Pen n’en finit pas de gagner du terrain à Marseille et c’est rassurant aussi car il est le seul à pouvoir défendre des valeurs encore majoritairement partagées. On le jugera aux actes sur des thèmes aussi importants que l’environnement, l’apartheid social et culturel, les écoles, l’approche socio-économique, les transports, l’habitat indigne.
Il serait raisonnable que toutes les forces vives – élus et société civile – soient convoquées pour franchir ces Everest. Lui a parlé d’abord ce samedi, comme François Mitterrand en une ultime confession, des « forces de l’esprit.» D’autant que ce jeune maire est sûr que sa ville « a un rôle à jouer dans le destin de la France.» Une seule certitude, à Marseille comme à Paris, les premiers de cordée, lorsqu’ils tutoient les cimes, partagent leurs visions. Plus rarement l’oxygène démocratique.













