Samedi 28 mars devant la mairie que gardent deux lions perchés sur des échasses, un homme cagoulé scrute chaque passant. C’est un des policiers dévolus à la protection d’Amine Kessaci, un jeune Marseillais qui du haut de ses 22 ans a décidé de tenir tête aux voyous du narcotrafic. Ils ont tué son demi-frère, Brahim, parce qu’il a eu l’imprudence de mettre un doigt dans l’engrenage mortifère du deal et son petit frère Mehdi, parfait innocent qui voulait devenir policier et qui a été assassiné lâchement, parce qu’il s’appelait Kessaci.
Amine est élu depuis le 22 octobre sur la liste conduite par Benoît Payan pour le Printemps marseillais. Sous l’étiquette Nouveau Front Populaire, il avait échoué de peu en 2024 manquant de moins de 1000 voix son élection aux législatives, face à la député sortante du Rassemblement National Gisèle Louis. Amine est écologiste mais c’est à un environnement particulier qu’il s’est attaqué en fondant l’association Conscience. Il lutte, lui le natif de Frais Vallon, contre l’emprise de la pègre qui sème la mort dans les quartiers nord et métastase toute la ville avec le commerce des stupéfiants.

Ce samedi frileux de mars, il ne fallait pas avoir froid aux yeux pour aller ceindre, sous haute protection policière, une écharpe tricolore dans l’hémicycle bondé de la place Bargemon. Amine, malgré le chagrin qui l’étreint toujours, a du mal à cacher une légitime fierté: celle de représenter désormais à travers un mandat municipal la République, l’Etat de Droit et tout ce peuple martyrisé qui lui a apporté ses suffrages.
Dans un livre touchant d’authenticité, servi par une écriture remarquable, il avait lancé, dans un dialogue post mortem avec son demi-frère Brahim liquidé dans des conditions ignobles, une injonction Marseille, essuie tes larmes (le titre de son livre aux Éditions “Le Bruit du monde”). Lorsque le nouveau maire de Marseille l’a étreint devant ses colistiers émus, il peine à retenir les siennes. Il sait pourtant que la mission qu’il s’est fixée – s’attaquer au narcotrafic – tient autant des travaux d’Hercule que du mythe de Sisyphe. En cette mémorable matinée qui marque pour lui un tournant aussi décisif que périlleux, le jeune homme ne peut que mesurer le chemin à parcourir, lui qui revient vivant et résolu d’un champ de bataille où deux frères sont tombés.
A La Provence il affirme avoir toujours la même détermination malgré les menaces que quelques détraqués de la gâchette font toujours peser sur lui: « S’il fallait le refaire, je le referais » dit-il évoquant son ex-filtration d’un débat à Aix-en-Provence ou le tractage auquel il a participé à La Plaine pendant la récente campagne électorale. Et puis, pour faire bonne mesure, il renvoie dans leur coin le Rassemblement National héritier des frontistes qui ont assassiné en 1995 Ibrahim Ali, un adolescent de 17 ans qui passait devant des affiches de Le Pen, et Jean-Claude Gaudin dont il se souvient de l’ignoble boutade lorsqu’il évoquait la violence de certains quartiers marseillais: « tant qu’ils se tuent entre eux, les petits voyous là-haut ce n’est pas très grave ! »
Pour autant, Amine Kessaci ne peut ignorer que même dans le camp auquel désormais il occupe une place de choix (4e adjoint au maire), il faudra aussi convaincre, car l’équation à laquelle il veut apporter des solutions pérennes est à plusieurs inconnues.
Il devra accepter de passer par les fourches caudines d’une gouvernance que l’on décrit « verticale »
Il devra accepter de passer par les fourches caudines d’une gouvernance que l’on décrit « verticale », même si Benoît Payan s’en défend et l’a assuré qu’il pourrait compter sur son indéfectible soutien. Un maire qui jure que son engagement est entier dans cette lutte: « nous n’avons pas peur de la mafia ». Et espère pouvoir s’appuyer sur les plus hautes autorités: « il ne faut pas que la main de l’Etat tremble ».
Son jeune adjoint ne peut que souscrire à ces affirmations comme se féliciter d’entendre le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, en appeler à un « choc d’autorité » et placer la lutte contre le narcotrafic a égalité avec celle contre le terrorisme. Mais Amine Kessaci est-il dupe de cette gesticulation lui qui écrivait que l’Etat « masque son impuissance derrière de grands discours » ? Dans ces pages adressées à son frère martyrisé à mort, il doutait aussi que la répression entamée par le pouvoir central soit d’une réelle efficacité: « la nouvelle mode, c’est d’affirmer que les consommateurs sont coupables, ou en tout cas complices des homicides liés à la drogue (…) il n’est pas sérieux de se défausser » ainsi.
Adjoint au maire, il va avoir à affronter un adversaire de taille : le réel. Il lui faudra combattre ceux qui vilipendent la vidéo surveillance comme Manuel Bompard, député LFI de Marseille, qui s’amusait goguenard en public de la fragilité des caméras, suggérant aux dealers de les neutraliser. Il devra aussi convaincre les enragés qui, au récent Carnaval de La Plaine, chantaient « tout le monde déteste la police » que c’est grâce à ces fonctionnaires qu’il peut aujourd’hui tenter d’aller plus loin dans le combat qu’il mène au nom de ses frères et des mamans qui ont perdu un enfant. Il lui faudra aussi porter jusqu’aux oreilles d’un jeune et malléable public quelques vérités alors que certains s’acharnent à faire de la dépénalisation des drogues un argument électoral, quand il s’agit d’abord d’ouvrir un débat sociétal. Il n’ignore pas que certains pays (USA, Portugal, Hollande…) ont légiféré et enregistrent des résultats positifs, quand d’autres alertent sur des études portant sur la santé des consommateurs, comme au Canada où avec la consommation légale de cannabis on note, chez les utilisateurs, une progression inquiétante des maladies psychiatriques comme la schizophrénie (de 3 à 10% en dix ans).
Amine Kessaci est encore inexpérimenté pour montrer la voie, mais tragiquement mûr pour faire entendre sa voix
Il sait justement que c’est par ce biais, la santé publique, qu’il faut aussi aborder la question de l’usage des stupéfiants et qu’il faudra bien, malgré l’opposition de la droite et de l’ultra droite, relancer l’implantation dans les quartiers de Haltes Soins Addictifs. En finir d’abord avec un vocable qui laisse à croire que les “salles de shoot” sont des espaces permissifs et récréatifs.
Et puis Amine Kessaci n’ignore pas, pour l’avoir connu, que ce qui, à Marseille, fertilise le terreau de cette peste blanche ou verte. La misère endémique et son corollaire inversé, l’argent facile célébré à longueur de clips par quelques clowns déjantés. La rénovation des écoles tant attendue et si longue à se réaliser (il faut regarder sur France 3 jeudi 9 avril à 22h50 le magnifique documentaire de Valérie Simonet, La communale, qui a passé au crible, et le raconte sans parti pris mais avec empathie, trois écoles délabrées, des enfants lumineux et le combat héroïque des professeurs d’école, les hussards de la République). Il devra encore porter le fer et user, comme il sait si bien le faire, de l’anaphore, pour marteler l’urgence à flécher tous les moyens possibles pour les quartiers ghettoïsés où il y a moins de racailles que d’oubliés.
Amine Kessaci sait très bien que si une poignée de barbares prospère sur la promesse de paradis artificiels, une grande majorité des Marseillais s’étiole dans l’enfer ordinaire des laissés pour compte. Il est encore inexpérimenté pour montrer la voie, mais tragiquement mûr pour faire entendre sa voix. Mais c’est d’abord à Benoît Payan de joindre le geste à la parole forte d’Amine.



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