En 2019 avec son bestseller, L’Archipel français : une nation multiple et divisée (au Seuil), le politologue Jérôme Fourquet a proposé une approche sociologique, socio démographique et une géographie électorale qui est plus que jamais d’actualité, à quelques mois du plus grand rendez-vous républicain, l’élection présidentielle. Cet essai pointait du doigt des phénomènes comme « le communautarisme » ou le « séparatisme » mais faisait avant tout un constat, le pays n’était plus « un », comme si longtemps proclamé avec l’antienne gaulliste du « roman national », mais une somme d’îles dissemblables avec des réalités, des intérêts, des aspirations souvent antagoniques, rarement confluentes.
Une ville comme Marseille n’échappe pas à cette analyse d’autant que les conditions d’une archipélisation sont depuis longtemps réunies avec un apartheid de fait, des fractures sociales patentes, des confrontations culturelles évidentes et, fait nouveau depuis les dernières élections municipales, une fragmentation exponentiuelle de l’espace politique. Le danger est grand en conséquence de voir la force la moins érodée, l’extrême droite, s’imposer à terme dans la ville, le département et la région. D’autant qu’au plan national, l’archipélisation continue à métastaser le corps social comme la communauté citoyenne, et que la fragmentation des formations politiques n’a pas fini de dissoudre ce qui restait de l’histoire des partis républicains.
On peut cependant prétendre que trois pôles, malgré leurs singulières divisions, se partagent désormais le périmètre marseillais. Le premier est réputé de gauche avec une figure dominante, Benoît Payan, contestée par des adversaires de taille : les Insoumis. On l’a déjà dit ici : pour résister ou imposer son omnipotence, Payan s’est bunkérisé dans son petit palais mairie du bord du Lacydon.
Un fin connaisseur de la sphère politique locale nous livrait récemment son analyse: « il s’inspire de la gouvernance de Jean-Claude Gaudin, son adversaire préféré, dont il a reproduit, au détail près, la méthode. Il a même son Claude Bertrand (Ndlr: le directeur de cabinet de l’ancien maire) qui verrouille tout, contrôle tout, réprime tout ! » On pense évidemment aux plus proches, dont Arnaud Drouot désormais adjoint au maire.

La neutralisation de l’écologiste Michèle Rubirola, la rétrogradation dans la hiérarchie des adjoints au maire du socialiste Yannick Ohanessian, l’invisibilisation d’élus très présents lors du premier mandat de Payan, attestent de la méthode, mais il faudra encore attendre pour juger le fond. La mise en place tellurique des outils intercommunaux laisse cependant présager d’une pratique plus incarnée diront les uns, plus personnelle persiflent déjà tant d’autres. Les plus pragmatiques quant à eux se contentent d’un constat : avec 73 élus sur 111 le maire de Marseille dispose d’une majorité confortable qui l’incite à « serrer la vis » et éviter d’être partageux avec ceux qui pourraient être tentés de lui faire de l’ombre.
Une légende marseillaise prétend que c’est un gamin qui a inventé, en désignant au vélodrome Gaston Defferre, l’expression « le maire de l’OM ». Parions que Benoît Payan se contentera, pour les sept ans qu’il a entamé, de paraphraser et d’adapter la formule de Mélenchon en répétant à l’envi: « Marseille c’est moi ».
Pour autant, il devra compter sur la solidité de quelques piliers qu’il a confirmés comme Samia Ghali, Pierre-Marie Ganozzi, Sophie Camard, Pierre Huguet et autres Joël Canicave. Ou à ceux à qui il a donné leur chance comme Amine Kessaci. Pour l’heure, il peut compter sur la mansuétude de quelques « relégués » comme Ohanessian plus préoccupé par « les turpitudes » de son parti que prêt à écorner « la loyauté » dont il se porte toujours garant. Même si le patron fédéral du PS réclame une gestion « en équipe », ce qui relève encore du vœu pieux.

Dans quelques mois, Payan devra cependant choisir clairement son camp
Dans quelques mois, Payan devra cependant choisir clairement son camp, lui qui a pris ses distances avec le PS. Il pourrait s’inspirer d’un ancien ministre de Pompidou puis de Mitterrand, Michel Jobert, qui ne se voyait « ni de droite, ni de gauche » en affirmant « je suis ailleurs ».
Mais Payan, pour avoir fait ses classes à gauche sait qu’il risque, à s’entêter, de finir par être « nulle part », ce qui ne sera pas chose aisée à l’horizon 2027. Il devra notamment peser dans les prochains mois sur le débat électoral avec deux points d’orgue et une perspective plus lointaine: les sénatoriales, la présidentielle et enfin les cantonales.
Avec les grands élus marseillais et métropolitains, il a son mot à dire pour sauver ce qui peut l’être encore au palais du Luxembourg. Sur son seul nom il doit aussi essayer pour la présidentielle de capitaliser pour le candidat de gauche qui émergera à l’issue d’une gestation chaotique. Ce ne sera pas pour Jean-Luc Mélenchon, avec qui il a refusé l’alliance au plan local. Ce dont s’est félicité ce vendredi aux Arcenaulx où il dédicaçait son livre (Nous avons encore envie, Pour un sursaut patriotique chez Allary Éditions) un candidat à la candidature, Raphaël Glucksmann, rappelant qu’à Marseille « la stratégie sans LFI » a été la bonne aux municipales.
Il y aura encore pour la gauche, hors LFI, la reconquête possible du département. A la double condition que le Rassemblement National ne confirme pas sa poussée et que la droite « classique » finisse de se déliter. Renaud Muselier veut incarner cette résistance-là, après la reddition en rase campagne d’élus qui ont lâché Martine Vassal pour rejoindre son désormais pire ennemi Eric Ciotti.
Le maire de Nice n’a pas hésité, après avoir présenté ses lettres de créance à Marine Le Pen et Jordan Bardella, à sacrifier l’avenir olympique de sa ville pour s’installer dans la caravane du RN. Ne reste au président de la Région, candidat aux sénatoriales que tristesse et rancœur et le très mince espoir de voir ce qu’il reste de ses troupes se reprendre.
Franck Allisio (RN) qui enregistre et le fait savoir avec délectation chaque « transfert » du camp républicain vers celui de l’ultra droite (UDR-RPR-RN) a déjà ciblé sur la carte électorale des Bouches-du-Rhône quelques cibles atteignables. Aubagne, Vitrolles, Rognac, Martigues ou encore les 11/12 et les 13/14 à Marseille, sont des cantons vulnérables. Même si la présidente du Conseil Départemental, Martine Vassal, promet de faire le ménage dans son assemblée en privant de leurs vices-présidences ceux qui ont rejoint Ciotti ou le RN. Elle devra d’abord apporter un éclairage explicite sur les idées qu’elle compte porter et qui la différencient, selon elle, de l’extrême-droite.

L’été suffira-t-il pour l’ensemble des acteurs politiques marseillais ? En ces temps où le cinéma nous offre quelques réponses en revenant sur des épisodes marquants de la grande Histoire, s’inspirer de Winston Churchill serait sage: « Le succès n’est pas final, l’échec n’est pas fatal : c’est le courage de continuer qui compte.» L’ancien Premier ministre britannique aimait à venir après la guerre au bord de l’Arc peindre la montagne Sainte-Victoire. Aujourd’hui c’est la défaite qui barre l’horizon.




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