Sur la ligne du tram qui file du cours Saint-Louis à la place Castellane, trois gamins. Le plus grand (en CM1) a laissé sa place à un “monsieur” et va se serrer désormais contre sa petite sœur et sa cousine. Ils vont au parc du XXVIe centenaire disent-ils avec gourmandise à celui qui leur fait désormais face. Leur maman, restée debout, sourit avec tendresse. Les petits “tapent la discute” avec le monsieur.
La plus jeune, dénoncée par ses fossettes, avoue qu’elle a redoublé le cours élémentaire « parce qu’en classe, ils faisaient tous des bêtises » mais, ajoute-t-elle, ça va mieux depuis qu’elle a changé d’école. Puis les trois parlent du Maroc de leur papa, de Rabat et « du couscous qu’on mange le vendredi. » On se sépare. Scène de la vie ordinaire dans une ville au confluent de l’Afrique, de l’Asie, de l’Europe. Marseille est faite de ce bois-là et c’est sans aucun doute pourquoi la presse internationale la porte aux nues. « Marseille est comme le chant d’une sirène; voilà des milliers d’années qu’elle attire et retient marins et vagabonds par ses courants rebelles » écrivait, en 2025, le New York Times. Albert Londres ou Albert Cohen n’auraient pas écrit autrement. N’en déplaise à partie de ceux qui prétendent aujourd’hui la diriger, la ville dans son épaisseur culturelle se reconnaît plus dans Marius et Jeannette, le chef d’oeuvre de Robert Guédiguian ou dans l’épatant Bain des Dames (De la réalisatrice marseillaise Margaux Fournier) couronné jeudi soir aux César, que dans le paysage apocalyptique qu’ils décrivent. Les médias nationaux continuent malgré tout à s’agripper à l’os que leur tendent les compétiteurs. Marseille a pour eux une mauvaise réputation à tenir. Légende urbaine oblige.
La campagne bégaye du coup, jour après heure, les pires clichés relayés aux seules fins électorales par des ténors sans coffre. La singulière alchimie qui veut qu’une cité plus de deux fois millénaires, aie survécu à tant de secousses telluriques, de conflits mortifères, d’ambitions antagoniques, ne sera donc qu’effleurer. Et, à de rares exceptions près, personne n’ira évoquer ce caractère singulier, urticant, inclassable, répulsif qui fait qu’on est, ou on n’est pas, Marseillais.
Les têtes de liste qui s’affichent sur les murs ou se répandent sur les ondes et écrans ont de fait du mal à s’extraire d’argumentaires usés jusqu’à la corde, de visions partisanes éculées, de perspectives hors sol. « Insécurité », « laxisme », « clientélisme », « favoritisme », « compromission », « complicité »… le champ lexical est infini pour pointer l’incurie, l’incompétence ou pire la culpabilité de l’adversaire. Mais dans ces joutes sans vainqueur (quatre listes peuvent aujourd’hui selon les derniers sondages se maintenir) se révèle avant tout une méconnaissance crasse des réalités économiques, sociales, culturelles, de la ville aux 110 villages. Et de la complexité à définir des priorités pour cette mosaïque, inconfortable mais si riche, où s’additionnent ou achoppent de multiples problématiques : mobilité, logement, chômage, enseignement, culture, propreté…
Revenons donc au spectacle auquel le prochain scrutin nous convie. Mme Martine Vassal, divers droite, en fâcheuse posture dans les prospectives, accuse la presse de l’avoir « lynchée. » pour avoir avancé sur BFM TV des mots qui, pris individuellement, ne méritent pas l’opprobre. C’est pour les avoir énoncées dans l’ordre d’un éculé slogan pétainiste ( “Travail, famille, patrie” a remplacé sous Vichy le triptyque républicain “Liberté, égalité, fraternité”) que la présidente du Département et de la Métropole, a exhumé, bien malgré elle, les “valeurs” qu’elle disait quelques jours avant partager avec les électeurs de l’extrême droite.
Mais si on ne retenait qu’un des trois mots honnis aujourd’hui, comment nier dans une mégapole méditerranéenne l’importance que revêt la “famille”. Des Insoumis à l’Extrême Droite en passant par la droite républicaine ou le printemps marseillais, personne n’oserait faire l’économie de ce thème. Ici plus qu’ailleurs, on vénère ses “minots”, on se bat pour les loger dignement, leur proposer un environnement sain, les éduquer dans de bonnes conditions, les aider à trouver du travail.
Benoît Payan, le maire sortant a compris cette aspiration et il a privilégié pendant son mandat quelques initiatives symboliques. Outre les écoles publiques où il peine à combler le retard pris sous l’ère Gaudin, il revendique d’avoir ouvert la voie en offrant une fois par mois la corniche Kennedy aux familles et aux seuls piétons et deux roues non-motorisés (1). “La voie est libre” est-elle pour autant la marque d’un “vivre ensemble” en marche, expression qu’il décline dans chacune de ses interventions ? A user ses Nike ou ses Reebok sur la Corniche on peut se réjouir de cet espace mensuellement pacifié (pourquoi pas tous les week-ends ?), tout en regrettant que le type caucasien y reste largement dominant. On est loin du pluralisme ethnique qui fait la ville. Et du melting pot qu’on ne trouve qu’au stade vélodrome ou dans quelques rendez-vous festifs, au J4, au Dôme ou à la friche de Belle de Mai. Un constat s’impose, les communautés de Marseille ne vivent pas “ensemble” mais “à côté” comme le souhaitent les supporters de Mme Vassal. La grande famille des Marseillais reste une vue de l’esprit, mais une espérance aussi.
Pourtant à écouter un Franck Allisio (RN), cette vie de famille n’est pas pour demain. Il veut instaurer pour accéder au littoral un “pass” (“famille-minots-seniors”) qui exclura du bord de mer ceux qu’il qualifie, comme Sarkozy son ancien mentor, de “racailles”. Il pense notamment à la plage des Catalans où s’agglutinent, les chaleurs venues, tous ceux qui étouffent dans les tours et taudis du centre-ville. Il aurait dû étudier l’histoire de ce petit coin de sable dominé par le Cercle des nageurs, le ghetto chic où les sportifs de haut niveau rêvent au-dessus de la plèbe à des gloires… populaires. Sur cette plage, qui doit son nom à des pêcheurs ibères venus de Catalogne, se mêlent dans un joyeux désordre, corps et biens résumés à un simple maillot, un peuple bruyant, indiscipliné, attachant.
Le commissaire divisionnaire Georges Nguyen Van Loc (1933-2008), qui n’était pas connu pour un humanisme militant, nous a raconté combien il avait aimé côtoyer sur ce périmètre ses « copains flics comme ceux qui étaient passés par les Baumettes ». La tiédeur du sable et le soleil effaçaient les différences et consacraient, à écouter le policier, ce tropisme marseillais ou le meilleur et le pire se juxtaposent en un équilibre fragile, mais toujours recommencé.
La liaison en tramway entre la rue de Rome et la place du 4 septembre voulue par Mme Vassal et décriée par ses supporters du 7e devrait compliquer la tâche de M. Allisio, à moins qu’un improbable “checkpoint Franckie” ne vienne compléter l’arsenal du RN.
Encore la famille lorsqu’on évoque l’avenir du Centre Bourse aujourd’hui réduit à une simple galerie. Les quatre principaux candidats (Payan, Allisio, Vassal et Delogu) ont dégainé des projets plus ou moins réalistes, avec le souci méritoire néanmoins de réhabiliter cette agora indispensable en cœur de ville.
Deux constats s’imposent, la Fnac temple de la culture y a survécu et un Lidl y a trouvé sa clientèle de proximité puisqu’il s’agrandit. Ce sont deux points d’ancrage pour tout projet qui prétend prendre en compte la complexe réalité sociale et culturelle marseillaise dans ce quartier où se rencontrent un Belsunce paupérisé et une opulente rue Paradis. On est ici aussi entre le marché de Noailles où l’exotisme fait force et les quais du Vieux-Port où les touristes plus ou moins huppés s’embarquent pour le rêve éveillé des calanques. La confluence peut-elle encore enfler ? Il suffit pour s’en convaincre de pousser vers la rue d’Aubagne où la prestigieuse maison l’Empereur fait le bonheur des bobos autant que le souk qui impose ses senteurs dans cette artère martyrisée mais toujours vivante. On se prend à souhaiter que les programmes déclinés par les compétiteurs aillent comme le préconisait Jean Jaurès vers l’idéal tout en prenant en compte le réel. Les écologistes de Sébastien Barles (Liste Delogu) songent à un espace consacré à la sauvegarde et à la pédagogie environnementales, Allisio pousse entre autres pour une nouvelle halle gourmande, Payan plaide pour un mix entre culture et chalandise (un philharmonique pour enfants), Vassal une réactivation commerciale de qualité. En réunissant ces propositions, on débouche nécessairement sur une saine dynamique. Mais qui voudra fédérer ces énergies ?
Quelques chiffres devraient pourtant inciter les uns et les autres à faire évoluer leurs logiciels. Les urgences sont connues. Au-delà d’une pauvreté endémique qui frappe certains quartiers, Marseille reste à un taux de chômage supérieur à la moyenne nationale (près de 10% contre 7,8%). Créer des emplois ne dépend pas des seules villes mais elles ont le pouvoir d’aménager le territoire et prioritairement de faciliter la mobilité notamment à Marseille, deux fois plus étendue que Paris et cinq fois plus que Lyon. Marseille a un retard considérable pour limiter la place de l’automobile et le piéton n’y a toujours pas droit de cité (2).
Marseille a l’impérieux besoin de proposer à ses habitants des lieux sécurisés où évoluer en famille et mettre à l’abri les enfants pendant les intempéries. Marseille doit s’interroger sur la révolution numérique et la place de l’IA dans des domaines aussi divers que la santé, l’éducation, l’économie. Marseille doit interpeller l’Etat avec force sur le domaine régalien qui seul peut permettre d’endiguer le narcotrafic par la loi, la justice et les forces de l’ordre. Marseille doit obtenir dans la Métropole, le Département et la Région, la place que ses problématiques exigent d’urgence… La tâche est immense et longue et pour l’heure ceux qui prétendent s’y atteler n’ont développé que des arguments à courte vue. Le temps de changer de braquet est venu.
(1) Benoît Payan a présenté dans La Provence du 28 février un plan d’aménagement du littoral pour faciliter son accès et arboriser les plages du Prado.
(2) L’association “Marseille et moi” organise mardi 3 Mars un débat “Marcher à Marseille” au 10 de la place Sébastopol (5ème)

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