Marseille l’avait séduite. Oui… mais. Elle fait partie de ces “gens du nord” qui ont choisi la ville aux 110 villages pour sa photogénie, son multiculturalisme, son climat, son insolent art de vivre, sa façon d’être rebelle et belle à la fois. Et puis le désamour. Avec larmes et bagages elle va émigrer à la rentrée prochaine avec son “minot” et son compagnon.
Oh juste trente kilomètres certes, mais une distance suffisante pour l’éloigner de cette anarchie marseillaise qu’elle ne supporte plus: « trop de voitures, trop de trottinettes, trop de bruit, trop de saleté, trop d’incivilité…» Elle a beau être zen, quand il n’y a pas plus de gêne dans ce quartier des Réformés où elle croyait avoir trouvé refuge, il n’y a plus de plaisir à éprouver ce qui fut au départ un rêve phocéen. Elle ira donc à Aix voir si l’herbe est plus tendre, et surtout la rue plus sûre pour son bambin. Elle n’est pas la première à rejoindre la liste des désenchantés et sans doute pas la dernière car “la porte du sud” ne s’ouvre pas toujours sur un horizon dégagé. Malgré ses charmes et ses promesses.
La ville a vécu longtemps sur son patrimoine historique, culturel et humain. La faute souvent au talent de ceux qui ont su lire son incroyable authenticité à travers les lignes d’un quotidien baroque, violent, insupportable. De Gustave Flaubert à Albert Cohen, de Simone de Beauvoir à Francis Carco, de Vincent Scotto à Marcel Pagnol, les plumes se sont plongées avec bonheur dans l’encre sombre de sa rade pour nous restituer l’incroyable singularité de cette cité multi-séculaire.
Nombreux sont de fait ceux qui veulent, chaque soir, avoir l’illusion baudelairienne, entre les îles du Frioul, de voir « le soleil (qui) s’est noyé dans son sang qui se fige.» Beaucoup sont convaincus, pour l’avoir entendu de leurs pères ou grand-pères, qu’on arrêtait le tram sur la Corniche pour mesurer un point entre boulistes râleurs. Pléthores encore sont les visiteurs qui espèrent rencontrer un des personnages de “Plus belle la vie” au détour d’une venelle du Panier… Ainsi va Marseille: embellie, mythifiée, sacralisée.
La réalité bien évidemment est plus rude, moins exotique et souvent plus décevante
La réalité bien évidemment est plus rude, moins exotique et souvent plus décevante. Qu’importe, ils sont encore légions, acteurs, réalisateurs, reporters à vouloir s’acoquiner avec cette fille des rues qui continue à crier trop fort et à braver l’opinion et le regard obliques des touristes qui passent. Pour l’œil des caméras, les graffs et les tags ont libéré la parole des murs les plus lépreux comme des façades les plus fragiles.
Les scénaristes, avec plus ou moins de bonheur, multiplient le roman noir des quartiers naufragés. Finie la déambulation de truands endimanchés dans le haut du Panier, comme mise en scène dans Borsalino. Désormais c’est soleil noir à tous les étages des tours de béton, d’où l’on mate la ville avec défi sans un regard pour la Bonne Mère à moins qu’elle ne soit une nourrice (Bac Nord, Shéhérazade, La French… ).
On est passé d’un âge d’or à l’âge du Bronx. Le rap a ajouté son grain de mots salés pour pimenter cette mauvaise réputation et rendre parfois la bouillabaisse urticante. Mais pas de quoi décourager, semble-t-il, un promeneur solitaire ou en famille. Marseille est comme son pastis, trouble, mais c’est justement ce champ anisé qui comme naguère la “fée verte”, l’absinthe, a un goût de “revenez-y”.
Pour autant un mouvement semble s’amorcer pour réhabiliter ce qui peut encore l’être, inventer ce qui est réaliste, reconquérir des friches ou des périmètres jusqu’ici interdits ou malmenés. Un handicap cependant; l’étendue de cette capitale méditerranéenne où le changement s’oublie aussi vite qu’il est réussi et où les résistances à la mutation sont aussi fortes que le désir de faire perdurer des habitudes confisquées par quelques-uns.
Il a fallu ainsi patience et pugnacité pour sortir le Vieux-Port du confinement auquel le condamnaient quelques barcasses peu partageuses et autant de privilégiés astiquant le week-end leurs gréements au bout de pannes privatisées. Il aura été nécessaire de bousculer quelques réticences pour faire du trou à rats qu’était encore la place aux Huiles et l’actuel cours Estiennes d’Orves dans les années 80, un espace festif et gustatif où le jour s’étire à pas lents loin du tumulte motorisé. On aura douté aussi de la renaissance de la place Castellane où les terrasses s’imposent désormais comme des spots à la mode, pendant que les rames de la ligne 3 du tram glissent en silence sans couvrir le clapotis de la fontaine Cantini.
La liste des possibles est encore infinie
C’est entendu, la ville a besoin non seulement de se refaire une beauté mais surtout de faire place à ceux qui l’ont choisie. La liste des possibles est encore infinie après que, élection oblige, Benoît Payan a pointé le bout de quelques projets.
La réhabilitation et la végétalisation des plages du Prado, la reconquête de la digue du Large, le reprofilage du chemin des douaniers, la pacification de la Pointe rouge et des Goudes, l’accélération des pistes cyclables… sont d’ores et déjà dans les tuyaux.
On veut y croire comme on se dit que la campagne Pastré et ses dizaines d’hectares pourrait être une première marche attractive pour un massif des calanques sauvegardé. On s’interroge également sur l’hippodrome Borély qu’un socialiste Patrick Mennucci imagina un temps dans un continuum pour rallier le château et le parc éponymes au sable du littoral. On ne comprend toujours pas que le village de l’Estaque refuge des Cézanne, Braque et autres Derain n’ait pas la notoriété que Collioure a su imposer avec Matisse et Dufy ou Vence avec Chagall.
On note avec intérêt que Benoît Payan voudrait aménager un parc au pied du massif de l’Etoile avec une ferme pédagogique et, on ose lui dire, pourquoi pas un musée vivant de la ruralité dans une région où l’on cultive le riz et la lavande, où l’on élève des chèvres au Rove ou des moutons à Sisteron, où l’on produit du vin et de l’huile. On se prend à rêver encore avec l’aide des grandes entreprises d’un lieu rappelant, comme le font les quatre grues sauvées in extremis face aux terrasses du port, les grands secteurs industriels des XIXème et XXème siècles avec les huileries et savonneries, la construction navale, ou encore le négoce.
Sur le Canebière, à hauteur de la police municipale, un kiosque rappelle le temps joli des “bouquetières”. C’était encore quand des vendeurs de cravates haranguaient les promeneurs avec un parapluie ouvert comme étal, où les épices racontaient en parfums les colonies, où les mâts des navires marchands faisaient une forêt sur le Lacydon. Marseille rayonnait alors.
On nous dit qu’une nouvelle aube est encore possible. On veut croire à ce réveil.


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