A l’heure de l’apéro, l’humeur cette semaine était morose. On commentait la fin annoncée de la Chips d’Allauch, un aliment compagnon de route du petit jaune dont l’entreprise artisanale est placée en liquidation judiciaire. Les regards se tournaient vers la Bonne Mère et les prières en appelaient à un futur repreneur, capable de sauver cette société qui ravit depuis 50 ans les tables basses et fait enrager les diététiciens.
Quelques jours avant, c’était une autre entité commerciale provençale qui avait rendu l’âme; le chausseur marseillais Minelli qui, là encore après un demi-siècle de succès dans l’histoire de la mode française, était contraint de tourner définitivement la page.
On ne peut s’empêcher, de facto, de rapprocher ces sorties de route des récentes catastrophes qui ont émaillé la funeste année 2025, avec notamment la spectaculaire double fermeture des Galeries Lafayette au Centre bourse dans l’hypercentre et au centre commercial du Prado, à deux pas du stade Vélodrome.
D’aucuns y ont vu, un peu rapidement, la fin du commerce de proximité. Ils avançaient comme première cause le raz de marée du commerce en ligne avec notamment le distributeur Amazon. Phénomène aggravé par les prouesses en matière de prix du géant chinois capable d’aligner des produits fabriqués par des petites mains sous-payées avec des paramètres environnementaux et hygiéniques discutables. La charge était recevable mais insuffisante pour embrasser l’étendue de la problématique qui, à Marseille comme partout en France, révèle une économie urbaine en difficulté.
Dans l’hyper-centre et sur le Vieux Port, on comptait 1288 locaux en activité
La Chambre de Commerce et d’Industrie de Marseille Provence avait pourtant documenté le débat en cours, avec une étude qui démentait un certain nombre d’idées reçues. L’enquête, révélée fin 2025, avait été réalisée à partir de la consultation de 200 commerçants. Elle visait à « mesurer la dynamique de l’évolution commerciale du centre ville de Marseille.» Le ressenti des professionnels interrogés avait conforté ceux qui, notamment parce qu’ils étaient en campagne pour les municipales, voyaient dans les rideaux baissés ou les faillites accélérées des commerces, l’incurie de la sphère politique au pouvoir (la municipalité de Benoît Payan). On aura au passage remarqué la mémoire courte de la droite qui bien qu’aux manettes pendant un quart de siècle n’avait pas su endiguer la marée descendante qui touchait l’hyper centre.
L’étude n’entrait pas dans cette polémique mais faisait un certain nombre de constats. Certes des axes commerciaux – Rome, St-Ferréol, République, Centre Bourse, Canebière – étaient en déclin, mais « une offre commerciale » s’était développée, « dans les rues transversales, grâce à des loyers modérés et une dynamique remarquée » autour de l’Opéra et de la rue Paradis. L’analyse de la CCI, attestait également d’une vitalité certaine autour du Vieux Port « malgré des signes de faiblesses sur le Quai du Port dus à un turnover important.»
Côté chiffres la CCI produisait des statistiques qui faisaient écho à des analyses similaires réalisées dans diverses grandes métropoles régionales françaises (Bordeaux, Nantes, Lyon, Toulouse…). On apprenait ainsi qu’en 2024 dans l’hyper centre et sur le Vieux Port, on comptait 1288 locaux en activité (84% dans la zone commerçante et 16% sur le Vieux-Port). Quant à la vacance des locaux commerciaux, elle s’inscrivait dans la moyenne basse du paysage urbain national, avec 15%.
Pas de quoi pavoiser donc, mais pas non plus s’entêter dans des prédictions à la Cassandre. D’autant que les opposants (droite et RN) à la municipalité en place avançaient, pour échapper à cette crise, des solutions plus ou moins farfelues. Ils faisaient sourire les professionnels d’un secteur en difficulté mais combatif autant qu’imaginatif, comme en témoignent des progrès notables dans la restauration ou l’hôtellerie.
Aujourd’hui, les tribulations électorales passées, le retour au réel impose au monde politique d’ouvrir des pistes pour que Marseille relève le défi qu’elle partage avec d’autres villes.
La deuxième ville de France a du potentiel pour réveiller son centre-ville, avec une attractivité qui ne se dément pas, même s’il convient de continuer à séduire ceux qui ont choisi de travailler et de s’installer ici pour les raisons que l’on sait: climat, convivialité, art de vivre, coût de la vie.
La faillite de la rue de la République
Elle doit cependant prendre en compte un certain nombre d’échecs comme le plus spectaculaire, la faillite de la rue de la République. Cette artère de 1600 mètres de long se voulait “impériale” entre Joliette et Quai des Belges lorsqu’elle a été imaginée au mitan du XIXe siècle, par ceux qui gouvernaient la ville et profitaient de son rayonnement international. Elle n’a jamais trouvé son public. Percée dès 1862 elle opte pour le style Haussmannien et tente de flatter les goûts des grandes familles qui régnaient alors sur le négoce et l’industrie. Mais elle a toujours été snobée par la bourgeoisie régnante, au profit des grandes demeures aixoises, des terres des hauts plateaux varois ou des villas cossues de La Ciotat, St Cyr ou Bandol.
C’est une rue paupérisée qui au début de ce siècle était donc livrée à la spéculation. Le commerce y survivait sans dynamique avec des signes annonciateurs du pire, comme le retrait à la fin des années 90 de Mustapha Slimani, leader de la viande Hallal ou la fermeture plus tard de H&M. La municipalité Gaudin sembla un moment avoir trouvé la parade à ce déclin en faisant inscrire la rue dans le projet Euroméditerranée et en saluant un peu prématurément, en 2005, les investissements puissants de fonds de pension américains, de la Société Générale et de la Caisse d’Epargne. Une population réputée plus aisée était censée, après rénovation des immeubles, redonner vie à cet axe, mais force est, 20 ans plus tard, de constater que la moitié des locaux commerciaux restent inoccupés derrière des trompe-l’œil qui ne trompent personne.
On accueille du coup avec perplexité l’information très récente, selon laquelle, la société lyonnaise Régie du commerce, vient d’acquérir sur les rives de la rue, 50 000 M2 de locaux commerciaux, soit 129 cellules commerciales détenues auparavant par Commerces de la République. Fabien Seignol directeur de ce nouveau bailleur a tenté de rassurer les commerçants concernés mais le sentiment général qui domine tient à deux mots anglais: “wait and see”. Avec une constante: pour attirer les Marseillais : il faut être attirants. Le choix des enseignes sera de ce point de vue déterminant.
Au Centre Bourse, la culture méditerranéenne du souk
A l’heure des déflagrations internationales et à observer quelques frémissements ressentis ici et là, on peut avancer une réalité. Les consommateurs marseillais, alors que leur pouvoir d’achat est en berne, se tournent volontiers vers les prix bas. Au Centre Bourse qui entame à peine sa convalescence, le “discount” a une grosse cote. Action qui vient d’ouvrir ses portes sur 1300 M2, en lieu et place de cinq échoppes, ne désemplit pas et Lidl à l’autre bout de l’espace va s’étendre d’un tiers supplémentaire. On attend aussi l’arrivée d’autres marques dans le prêt-à-porter, mais aussi l’électroménager ou encore le loisir. Primark qui prospère déjà à Grand Littoral devrait s’installer dans les locaux des Galeries Lafayettes au centre commercial du Prado. La marque convient parfaitement à la culture méditerranéenne du souk où le consommateur aime, comme sur les marchés de la ville, le contact avec le produit d’autant qu’il n’est pas cher et d’abondance.
Ce phénomène est accentué disent les spécialistes par la lente érosion des centres commerciaux périphériques qui comme Vitrolles, Plan de Campagne ou La Valentine ont fini par lasser, d’autant que l’usage de la voiture est aujourd’hui remis en cause par l’interminable conflit Américano-Iranien et par la prise de conscience écologique.
Ce frémissement des centres villes doit donc, pour perdurer, être accompagné d’une politique résolue en matière de mobilité. On pense bien évidemment aux transports en commun, désormais sous la responsabilité de Samia Ghali qui promet des horaires respectés et un confort accru. Ils ont à Marseille une large marge de progression comme le stationnement qui reste une plaie béante au centre ou encore à l’animation qui doit accompagner toute dynamique commerciale pour la fixer.
L’exemple du marché du dimanche sur le quai d’honneur est incontestablement la preuve qu’un certain nombre de propositions “matchent”, lorsqu’elles promeuvent l’authenticité et la qualité. La foule ou les files d’attente démontrent aussi à chaque rendez-vous dominical que produire et vendre sous le label provençal (et corse) est possible. Avec l’historique marché aux poissons, les Marseillais comme ceux qui sont de passage, trouvent sur ce périmètre ce que leur promettaient quelques images d’Epinal. Bien sûr il conviendra ici et là d’apporter quelques correctifs comme sélectionner les saltimbanques, à l’instar de ce que fait la RATP dans le métro parisien, proposer une déambulation sécurisée, discipliner les quelques vélos ou trottinettes qui prennent les piétons pour des balises de slalom, inciter tous les commerces de bouche à entretenir leur pas de porte… rien d’insurmontable.
Au bout du compte une certitude: la vie commerciale marseillaise plie sous les coups des vents contraires, mais ne rompt pas. Et les plus réalistes dans cette sphère ont compris une chose: il faut gérer l’existant et arrêter de faire croire, comme ce fut trop longtemps l’antienne de quelques libéraux égarés, qu’elle pouvait rêver d’un avenir californien. Marseille vaut bien une liesse, sous un soleil partagé.














