François Mitterrand avait une obsession ambivalente : en finir avec l’Etat Jacobin et son centralisme omnipotent, tout en gardant au pouvoir central qu’il présidait, sa force, son autorité et in fine sa capacité à défaire ce qui pouvait présenter à ses yeux un danger pour une République réputée indivisible.
Il confia à son ami Gaston Defferre, dès 1981, la lourde tâche de bâtir les lois de décentralisation, architecture démocratique fondamentale de son premier septennat. Il avait, dès le mois d’octobre, après son succès du 10 mai à l’élection présidentielle, affirmé tout le prix qu’il accordait à cette réforme lors d’un voyage officiel en Lorraine où, à Metz, il martela l’avantage que les régions et les métropoles prennent en main leur destin.
50 ans de retard à cause de la ceinture rouge
Mitterrand savait que Defferre saurait prévenir des risques que comportait de facto cette gouvernance décentralisée. Le maire de Marseille ne s’était-il pas, au début des années 60, allié objectif des Gaullistes, opposé contrairement à Bordeaux, Lyon, Lille et Strasbourg à la constitution d’une communauté urbaine sur le territoire marseillais ? Marseille et sa périphérie présentaient pourtant alors les mêmes conditions d’éligibilité à cette structure que ces villes puisqu’elle souffrait – ce que visait à remédier la loi du 31 décembre 1966 – du « décalage entre les structures administratives et la réalité géographique ». La cité phocéenne dépassait déjà largement les 500 000 habitants, critère que plus tard (1999), la loi Chevènement imposera.
Les raisons qui ont poussé Gaston Defferre et les Gaullistes à repousser un temps ce territoire métropolitain tenaient essentiellement à une réalité politique. Marseille était alors entourée de villes détenues par le Parti Communiste – La Ciotat, Aubagne, Gardanne, Martigues – et le risque était grand, alors que l’Union de la gauche n’était qu’une perspective lointaine, de voir ce pouvoir territorial convoité par “les rouges”.
Il faudra attendre 2016 pour que naisse enfin la Métropole d’Aix-Marseille-Provence et que s’opère la fusion de six intercommunalités. Que s’ouvre ainsi la perspective d’une dynamisation économique, sociale et culturelle. 92 communes se retrouvaient associées pour une population de presque deux millions d’habitants (1,9 million) soit, potentiellement, la force de répondre au double défi national et euroméditerranéen. D’autant qu’avec le port autonome, l’université, le hub marignanais, de puissants réseaux autoroutier et ferroviaire, une recherche en pointe notamment au niveau de la santé, des entreprises à fort potentiel technologique, le bassin pétrochimique de Fos… la métropole pouvait prétendre tenir enfin le rang que ses nombreux atouts induisent. Rappelons au passage qu’avant le début de ce siècle, dans les études de l’OCDE, Marseille n’était pas, contrairement à Lyon, dans l’arc de développement méditerranéen (Barcelone, Lyon, Turin, Milan).
La métropole était donc une chance de se relancer dans une course en avant
La métropole était donc une chance de se relancer dans une course en avant. C’était sans compter sur une gouvernance où la comptabilité politicienne primait sur toute autre ambition. Et parce que selon la formule du sociologue Michel Péraldi, Jean-Claude Gaudin premier président de la métropole était « l’héritier illégitime de Defferre » il fit du… Gaudin. Il composa avec les mêmes élus qui l’avaient fait sénateur. Il connaissait il est vrai cette carte partisane par cœur comme il aimait volontiers le confier: « Vu du ciel, je connais de ville en village tous les grands élus qui votent pour moi sur ce territoire ». Comme l’affirmait encore le sociologue, dans une interview à La Provence, le maire de Marseille malgré quatre mandats n’a jamais vu venir les conséquences de la désindustrialisation, ne s’est pas préoccupé des populations en grandes difficultés (les quartiers nord) dans des circonscriptions qui ne lui étaient pas favorables, n’a pas prêté aux problématiques économiques et sociales locales l’attention qu’elles exigeaient.

Il a fait ce qu’il savait faire le mieux: de la cuisine politicienne d’autant que les socialistes, au conseil général, l’avaient précédé dans cet art plus ou moins subtil de saupoudrer en rond, au nom du clientélisme. Ce qui poussa la Chambre régionale des comptes à sonner le tocsin en 2022. Etaient notamment visés les attributions de compensation à certaines communes (notamment du Pays d’Aix) au détriment d’autres, dont la ville capitale, Marseille. Un manque d’équité qui ne faisait que renforcer l’idée que les choix politiciens étaient, aux yeux de la droite marseillaise, plus importants que les choix économiques et sociaux. Benoît Payan alors dans l’opposition métropolitaine en appelait à un changement radical: « Il faut sortir du paradigme d’une métropole qui prend aux pauvres pour donner aux riches.» D’autant que le président Emmanuel Macron avait pointé une urgence, trouver un consensus en appui du plan « Marseille en grand ».
Les petits maires ont largement profité de cette gouvernance
Les petits maires ont largement profité de cette gouvernance – présidence de Jean-Claude Gaudin puis de Martine Vassal – alors que la métropole souffrait ici et là de faiblesses lourdes. Les dernières élections municipales ont rebattu singulièrement les cartes. Marseille est entré puissamment dans cette assemblée et ne se contentera pas de strapontin.
En atteste l’élection de Pierre Huguet comme premier vice-président. Pour autant la droite reste majoritaire dans ce cénacle de 238 élus même si le maire de Salon, Nicolas Isnard (LR), a réussi, au prix de quelques compromis, à s’imposer à la présidence. Comme celui qui fut longtemps son mentor, le député Christian Kert, il préfère le dialogue à l’affrontement, mais il faudra qu’il hisse enfin la métropole sur le podium où ses potentialités la portent légitimement.
Pour autant Isnard sait que des urgences imposent une mobilisation générale et que Marseille entend qu’on prête enfin attention aux questions que ses habitants se sont usés à poser depuis la naissance de la Métropole: sur les transports, la propreté, la voirie, le mal logement. Payan résumait à sa façon les turpitudes dénoncées un temps par la Chambre régionale des comptes: « Toutes les dérives pointées par le rapport sont les conséquences d’une métropole mal-née ». Beaucoup appellent à cette renaissance. Il faudra regarder comment se comportent ceux qui se penchent à nouveau sur le berceau métropolitain. Il y va de la croissance de cet enfant de la décentralisation.














