« La philosophie est une affaire solitaire » affirmait Hannah Arendt, citée récemment par le neuropsychiatre Boris Cyrulnik. Cette vérité est d’autant plus incontestable qu’elle s’appuie sur la démarche de tout philosophe digne de ce nom : partir du doute pour tenter d’accéder à une vérité. On comprend dès lors pourquoi en politique, et particulièrement aux extrêmes, on agit en meutes, laissant les penseurs à leur abyssale solitude.
L’année qui a été entamée au mois d’avril – celle de l’élection présidentielle – sera, sans doute possible, celle de toutes les oukases, des partis pris et surtout de la mauvaise foi érigée en principe premier de toute communication politique. Elle est, après quelques événements récents, passionnante à décrypter à travers la seule agora marseillaise où l’on s’agite déjà.
Puisque « la République c’est lui » il revenait bien évidemment à Jean-Luc Mélenchon d’ouvrir les hostilités. Le leader des Insoumis, éphémère député de Marseille (2017-2022), ne s’en est pas privé, choisissant paradoxalement un des médias “maintream” qu’il abhorre, TF1, pour confier au 20h dominical à la souriante et ironique Anne-Claire Coudray son désir de se mesurer pour la quatrième fois dans la joute nationale qui peut conduire à l’Elysée. Et surtout, ajoutera-t-il plus tard, qu’on ne cherche pas à voir dans cette décision quelque mauvaise carabistouille, car dira-t-il à l’adresse de la gauche en capilotade, en désignant son mouvement réputé “gazeux”, « chez nous c’est carré! ».
N’écoutant que la voix de son maître, le député marseillais, Manuel Bompard, appuiera à travers une sortie aussi courte que peu mathématique, cette nouvelle : « LFI a estimé collectivement que cette candidature est la meilleure.» Circulez y a rien à voir en quelques sorte, même s’il aurait été intéressant d’avoir l’avis d’un autre scientifique que Bompard, député de Marseille lui aussi, le taiseux Hendrik Davi, sur la définition du mot « collectif » lui qui, comme Guarino, Corbière ou Autain a été éjecté du train LFiste sans autre forme qu’un procès stalinien. Passons et pour sourire retenons l’éclairage d’un sujet de la cour du roi “Ubuchon”, le député des quartiers nord, Sébastien Delogu, qui sur BFM rappelait dans un bel élan spontané que le patron des Insoumis était un caractériel”. CQFD!
Pour autant dans notre cité multi-séculaire, ils sont encore nombreux à souhaiter, malgré l’injonction qui leur est faite de se rallier à ce seul panache rouge, un grand rassemblement de la gauche comme le fut quelques mois la Nupes, qui a permis de freiner l’extrême droite à l’assemblée nationale, en 2024.
Pourtant si l’on en croit un député socialiste qui analysait, anonymement, la santé de cette union morte-née, la vérité tient à une image: « C’est comme dans un couple, quand on fait un ‘break’, quand on fait une pause, c’est que c’est fini.» Et il paraît désormais bien difficile de réussir en 2027 ce que François Mitterrand est parvenu à construire en 1981. Un exemple, s’il en était besoin, tout près de chez nous.
Ce qu’écrit l’écologiste Sébastien Barles d’un ancien camarade de jeu politique. « François Ruffin que l’on a aimé en trublion à l’Assemblée nationale ou pour son film Merci patron! s’enferme de plus en plus dans une gauche franchouillarde qui sent la naphtaline du PC des années 80.» Pour faire bonne mesure, Barles stigmatise cette gauche qui préfère regarder « le clocher que le monde » et il la traite de « poujadiste.» Bon, en d’autres temps un Gaston Defferre aurait qualifié l’insignifiant, qui s’est allié à Delogu avec l’insuccès que l’on sait aux dernières municipales, de « petit, petit, petit problème.» La sortie « barlesque » du vert qui voit rouge, atteste cependant d’un avenir sombre, pour ceux qui rêvent encore d’une gauche rassemblée derrière un seul homme (ou femme) pour faire face au péril éminent du RN.
Là encore il y a loin de la coupe (de France) aux lèvres. Le PS dans les Bouches-du-Rhône, après avoir quitté l’historique rue Montgrand, ne revendique que quelques mètres carrés pour rassembler ce qui lui reste de militants après la fin prématurée du “Guérinisme”. Yannick Ohanessian, son premier secrétaire, malgré un émérite mandat très actif, a été rétrogradé spectaculairement dans la liste des adjoints de Benoît Payan. Il fait néanmoins encore partie de cette minorité socialiste qui, contre vents contraires et marées montantes, continue à soutenir Olivier Faure.
Le maire de Marseille a clairement rappelé quant à lui qu’il n’était plus encarté. Il s’est replié dans son petit palais du Vieux Port entouré de lieutenants sûrs, faisant au passage quelques déçus, comme Michèle Rubirola qui regrette avec une amertume tardive, sur Facebook, d’avoir perdu sa délégation à la Santé (qu’elle aura à la Métropole) et s’apprête à prendre distance pour se consacrer, à l’international et à l’humanitaire. Payan n’en a cure. Il muscle son langage et n’hésite pas évoquant Gaston Defferre, candidat dans les années 60 à l’Elysée, qu’il fallait « avoir un pète au casque » pour tenter la présidentielle. C’est presque, côté élégance du verbe, du Robert Ménard dans le texte (maire ultra droite de Béziers).
On l’aura compris la ville, qui fut si souvent une étape obligée, pour les aspirants de gauche à la magistrature suprême, a perdu ce qui faisait souvent la différence dans cette campagne décisive : son oxygène libertaire.
Si l’on se tourne de l’autre côté de l’échiquier politique local, à commencer par la droite qui se revendique toujours « républicaine », c’est « consternation à tous les étages.» Martine Vassal ayant amorcé la chute finale, en s’emmêlant spectaculairement dans l’ordre des valeurs qu’elle était censée porter, ils se retrouvent nombreux embarqués dans cet ascenseur pour l’échafaud.
Ainsi Renaud Muselier, qui a rejoint tardivement le camp présidentiel alors qu’Emmanuel Macron voyait déjà, sondage après sondage, sa copie sanctionnée par des notes de plus en plus basses, a du mal à être suivi par ses partisans dans un slalom qui est tout sauf olympique. A la tête de la Région Provence Alpes Cote d’Azur à laquelle il avait succédé à son ami niçois Christian Estrosi, il a ainsi oublié illico presto que le parti auquel il a appartenu, avait bénéficié du retrait de la gauche conduite par Christophe Castaner pour résister victorieusement aux assauts du RN.
On a même entendu ce proche de Jacques Chirac surenchérir sur des thèmes dont les héritiers de Jean-Marie Le Pen revendiquent les droits d’auteurs : insécurité et immigration. Et pour faire bonne mesure il a tiré, pendant la campagne des municipales, comme le disait Françoise Giroud « sur une ambulance ». Il a lancé, lors d’une cérémonie de vœux pas très pieux, qu’Amine Kessaci qui venait de rejoindre la liste de Benoît Payan était « victime du syndrome de Stockholm.» Malgré la polémique, il n’a cessé d’en remettre des doses du même tonneau dans le pastis marseillais, pour tenter d’enchanter un scrutin qui lui échappait. Architecte en chef de la campagne de Mme Vassal, il durcissait le ton qui infusait dans les colonnes les ondes et les écrans, à la grande satisfaction d’élus comme la sénatrice Valérie Boyer ou l’ancien maire de secteur Sylvain Souvestre, jusqu’au naufrage final.
La Bérézina passée, les conséquences n’ont pas tardé comme la récente désertion de Laure-Agnès Caradec, qui dirigeait jusqu’à ce funeste mois de mai la fédération des LR des Bouches-du-Rhône et ses 1700 militants encartés. Elle rejoint Eric Ciotti (UDR) en regrettant de ne pas avoir été entendue lorsqu’elle a préconisé un rapprochement avec Franck Allisio (RN) durant une campagne désastreuse. Elle a fini 3e dans le secteur historiquement gaudiniste (9/10) derrière le Rassemblement national et le Printemps marseillais avec 8,68 % des voix.
Elle justifie ainsi sa bascule: « Aujourd’hui, je choisis une ligne claire, une droite à la fois libérale et sans compromission.» Mais ne provoque que quelques rares frissons dans les garden-parties du huitième arrondissement, son ancien fief. Désormais elle fait partie des troupes du nouveau maire de Nice qui a déclaré le 10 mai (1) : « oui je soutiendrai Marine Le Pen et Jordan Bardella car ce sont les seuls à droite qui peuvent gagner cette élection.»
C’est donc le chantier qui attend “Renaud”, le petit-fils de l’amiral Muselier, alors que quelques villes RN ou LR ont fait retentir le 8 mai, en plaidant l’erreur, le tristement célèbre “Maréchal nous voilà”, interprété sous l’occupation par le baryton basque André Dassary. Edouard Philippe ou Gabriel Attal ont de quoi se faire quelques cheveux devant cette série de redditions électorales, s’ils comptent sur la deuxième ville de France et ce qui reste de droite en ses murs, pour booster leur campagne.
Les élections Sénatoriales de septembre seront du coup à observer à la loupe pour tenter de faire des projections pour 2027. Quel sera le score du RN ? Dans quel sens Muselier orientera sa liste ? Restera-t-il une chance pour le PS et le PC de sauver un siège ? Le temps des clarifications arrive à la fin de l’été, mais les saisons qui suivront s’annoncent glaciales. A moins qu’on écoute enfin ici et ailleurs un sage comme Raymond Claude Ferdinand Aron condisciple de Sartre et Nizan à Normale Sup mais libéral, lui: « Si la tolérance naît du doute, qu’on enseigne à douter des modèles et des utopies, à récuser les prophètes de salut, les annonciateurs de catastrophes.»













