« La France se cherchait un destin et la politique une âme nouvelle. Cet été nous révèle nos vulnérabilités, mais surtout un paysage motivant, si l’on sait s’en saisir, bien au-dessus des querelles politiciennes actuelles qui nous amènent dans le mur. » Tel est le constat dressé par Stéphane Salord dans cette nouvelle tribune (*) publiée par Gomet’. « Dans un pays qui a toute l’expertise et l’intelligence pour aboutir » voici le chemin qui s’ouvre. Motivant ? A vos avis !
La grande comptabilité sur le coût de cet été catastrophique va être compliquée, d’autant plus que l’été n’est pas terminé. Mais la comptabilité est une chose ; l’action nécessaire en est une autre. Si ces coûts montent trop dans les années qui viennent, ils ne seront plus soutenables, ni pour les assureurs, ni pour les finances publiques déjà au point de rupture, ni pour les territoires, ni pour nous évidement.
Il en va donc de la lucidité de tous pour organiser une nouvelle France robuste face à ces changements majeurs. Alors que l’on cherchait, depuis des années, un nouvel élan démocratique pour renouveler le civisme, l’engagement et, finalement, la politique, le voilà : il est là, clair, précis, et tout à fait atteignable. Comme souvent dans l’Histoire, il nait au cœur d’une crise grave, comme sursaut collectif. Il a une forme complexe, globale, liant notre capacité à renaturer, à partager l’eau, à protéger les plus vulnérables, à inventer une coopération entre monde rural et urbain, société civile, sécurité civile, assureurs et finance coopérative. Il a la forme de chacun de nos territoires dans leur diversité. De notre démocratie dans ce qu’elle a de convulsif, de formidable, des fondamentaux de solidarité qui nous animent. Et du sens de l’avenir qu’il nous faut retrouver.
Engager ce chantier, c’est engager un renouveau politique
Engager ce chantier, c’est engager un renouveau politique : une politique qui ne se contente plus de commenter les catastrophes à grand coup de polémiques, mais qui organise concrètement la gestion de nos communs – eau, air, santé, fleuves, forêts – au service de l’intérêt général. C’est ce polygone là, cette intelligence démocratique des risques, qui peut faire de la catastrophe un point de bascule plutôt qu’un point de non retour.

La France des coûts qui explosent et des réfugiés climatiques internes
Les feux de forêt, les crues, les sécheresses, les canicules et les tempêtes qui se succèdent dessinent une nouvelle carte de la France : celle des territoires où le coût des catastrophes devient récurrent, massif, cumulatif. Les chiffres de cet été seront vertigineux, et les suivants risquent de l’être davantage encore si nous ne changeons pas de trajectoire. Le coût de l’inaction sera encore plus grand.
Nous découvrons en même temps une autre carte, trop silencieuse, presque honteuse : celle des réfugiés climatiques internes. Ce sont ces familles qui ne reviennent jamais dans leur commune après un incendie majeur ; ces habitants qui quittent définitivement leur maison après une crue répétée ; ces exploitants agricoles qui abandonnent des terres devenues trop vulnérables ; ces commerçants qui renoncent à rouvrir après trois sinistres en dix ans.
À chaque catastrophe, le vocabulaire officiel parle de “reconstruction” et de “retour à la normale”. Mais pour une partie des habitants, il n’y a plus de retour : il y a un déplacement définitif, une rupture de lien avec le territoire, une forme de déracinement. Ces réfugiés climatiques internes ne sont pas seulement des histoires individuelles ; ils sont le symptôme d’une perte de soutenabilité. Quand un territoire devient trop vulnérable pour être assuré, trop exposé pour être financé, il devient aussi, progressivement, un territoire que l’on quitte.
Laisser ces deux cartes – celle des coûts et celle des départs – se superposer, c’est accepter une France fracturée par les risques. Les prendre au sérieux, c’est au contraire chercher à organiser la durabilité, plutôt que de subir l’insoutenabilité.

Renaturation : la sécurité par la nature doit être prise au sérieux. Définitivement.
Face à cette situation, la réponse ne peut pas être seulement de renforcer les digues, les norias de camions, les avions transporteur d’eau et les indemnisations. Il faut regarder la nature comme un système de sécurité global, disponible et gérable.
Renaturer, c’est reméandrer les rivières, restaurer des zones humides asséchées, redonner de l’espace aux fleuves, recréer des zones d’expansion de crue, recréer des mosaïques de milieux dans les paysages forestiers, redonner vie aux sols. C’est accepter que certains espaces ne soient plus gagnés sur l’eau ou sur la forêt, mais donnés à la régulation naturelle. C’est donc aussi donner une nouvelle chance à notre biodiversité.
Renaturer, c’est aussi réapprendre à gérer les interfaces : là où la forêt rencontre l’habitat, là où les zones agricoles rencontrent les cours d’eau, là où les infrastructures rencontrent les milieux sensibles. Chaque interface mal pensée est une promesse de feux, de crues ou de sécheresses futures ; chaque interface bien pensée est une réduction de ce risque.
Un fleuve vivant est à la fois un patrimoine écologique et un système de sécurité face aux crues, aux sécheresses et aux pollutions. Le considérer comme tel impose de réinterroger les projets d’aménagement qui le contraignent, l’endiguent, l’artificialisent, l’isolent. Chaque renoncement à la renaturation, chaque recul de la naturalité d’un fleuve, chaque zone d’expansion de crue détruite est une promesse de catastrophe future.

Monde rural, urbains lucides et société civile combattive
La durabilité française ne se construira pas seulement dans les métropoles et les campus d’innovation ; elle se construira, ou échouera, dans les vallées, les plaines, les coteaux, les villages. Pour et avec les gens.
Le monde rural est une pépite française trop rarement reconnue comme telle. Villages, bourgs, petites villes, exploitations agricoles, forêts habitées, réseaux d’artisans, de coopératives et d’associations : c’est là que se joue une part décisive de notre capacité à renaturer, à prévenir les feux, à gérer les crues et les sécheresses. Le monde rural est à la fois gardien des milieux (forêts, bocages, zones humides, prairies, fleuves), producteur de biens essentiels (alimentation, matériaux, énergie renouvelable) et réservoir de savoir faire (gestion de l’eau, des sols, des paysages). Il est pourtant malmené par la pression foncière, les projets destructeurs, la fragilisation économique, les déserts de services publics. Quel échec !
Mobiliser le monde rural comme un allié stratégique de la sécurité climatique, c’est le reconnaître comme tel, le traiter comme un partenaire à part entière dans les comités de résilience, soutenir les coopératives et les acteurs de l’ESS qui renaturent, financer les projets agricoles et forestiers qui réduisent les risques plutôt que de les augmenter.
Mais cela ne suffira pas. Il faut aussi des urbains lucides, impliqués, conscients. Les métropoles, les grandes agglomérations, les villes moyennes concentrent une part majeure de la population, des activités économiques, des infrastructures critiques. Elles concentrent aussi les effets des crises climatiques : canicules, inondations urbaines, ruptures de réseaux, pollution. Cet été, elles l’ont compris, je pense …

La durabilité collective suppose que ceux qui vivent en ville comprennent ce qu’ils doivent aux milieux ruraux qui les nourrissent, les alimentent en eau, en énergie, en matières premières, en espaces de régulation. Elle suppose qu’ils acceptent de changer leurs attentes d’aménagement, leurs modes de consommation, leurs réflexes de mobilité. Elle suppose que les urbains se sentent concernés par la renaturation des fleuves, des forêts, des sols, même lorsqu’elle se joue à des dizaines de kilomètres de leur centreville.
Enfin, la société civile – associations environnementales, collectifs citoyens, syndicats, structures de l’ESS, coopératives – est déjà en mouvement. Elle repère les projets destructeurs, documente les risques, alerte, agit, propose des alternatives. Elle est combattive, parfois radicale, souvent lucide. Elle n’est pas un problème à gérer, mais une vigie du risque et un moteur décisif de transformation.
Maîtriser les fondamentaux : eau, air, santé
Au delà des doctrines, des rapports et des chiffres, la durabilité collective se mesure à une échelle très simple : celle de nos fondamentaux. Si nous ne maîtrisons pas l’eau, la qualité de l’air et la santé, tout le reste devient abstrait, fragile, dangereux.
L’eau d’abord : ressource vitale, vecteur de crues, baromètre des sécheresses. Renaturer les fleuves, les nappes, les zones humides, c’est sécuriser notre accès à l’eau potable, limiter les inondations, atténuer les sécheresses, protéger les milieux aquatiques. Un territoire qui perd la maîtrise de son eau – par artificialisation, surexploitation, pollution – perd sa capacité à accueillir durablement des habitants, des activités, des services. A vivre.
La qualité de l’air ensuite : les feux de forêt, les canicules, les pollutions industrielles et urbaines dégradent massivement l’air que nous respirons. Les épisodes de fumées, les pics d’ozone, les particules fines sont autant de crises invisibles qui s’ajoutent aux catastrophes visibles. Les choix d’aménagement, de mobilité, d’énergie, de gestion des feux ont un impact direct sur cet air quotidien.
La santé enfin : physique, mentale, sociale. Les crises climatiques, les déplacements de population, les pertes économiques, les stress répétés créent une pression énorme sur les systèmes de santé et sur les individus. Une politique de sécurité civile qui ignore la santé – des secours, des habitants, des professionnels – est une politique incomplète. Renaturer, prévenir, anticiper, c’est aussi réduire les troubles respiratoires, les pathologies liées au stress thermique, les traumatismes psychiques après sinistres.
Maîtriser ces fondamentaux sera le test de réalité de nos discours sur la transition. Si nous renaturons vraiment, si nous organisons la sécurité civile de moyen terme, si nous mobilisons monde rural et urbain, société civile et finance coopérative, alors ces fondamentaux doivent s’améliorer. Dans le cas contraire, la durabilité restera un mot, tandis que les données économiques, assurantielles et sanitaires continueront à se dégrader. Et de pire en pire.

De la guerre de l’eau au pacte démocratique
L’urgence climatique ne se manifeste pas seulement par des catastrophes spectaculaires ; elle s’exprime aussi par des conflits d’usage de plus en plus fréquents autour de l’eau : réserves, prélèvements industriels, irrigation agricole, alimentation en eau potable, maintien des débits écologiques des fleuves. Lorsque la ressource devient localement insuffisante pour répondre à toutes les demandes, le partage devient explosif.
Ces conflits ne sont pas des accidents ; ils sont le symptôme d’un modèle qui n’a pas su organiser démocratiquement la rareté. Ils opposent des acteurs qui ont chacun leurs raisons – agriculteurs, industriels, collectivités, défenseurs de l’environnement, habitants – mais qui restent enfermés dans un jeu à somme nulle : ce que l’un gagne, l’autre le perd.
Pour sortir de cette logique de confrontation permanente, il nous faut un nouveau pacte citoyen de l’eau, une véritable gestion démocratique de la ressource. Les dispositifs existants (instances de bassin, consultations, concertations) ont ouvert des portes ; il faut désormais les franchir pleinement et les élargir.
Ce pacte pourrait s’incarner dans des Assemblées des usagers de l’eau, à l’échelle des bassins versants, associant monde rural et urbain, élus, services de l’État, associations, acteurs économiques. Leur rôle serait de :
– définir les priorités de partage en situation de tension ;
– coconstruire les projets et les alternatives (économies d’eau, renaturation, sobriété, changement de pratiques) ;
– rendre lisible l’état de la ressource, les choix tarifaires, les investissements ;
– arbitrer avec une boussole claire : les besoins prioritaires de santé, de salubrité publique, d’eau potable et de sécurité civile.
Sans une telle gestion démocratique de l’eau, la “guerre de l’eau” deviendra un horizon ordinaire. Avec elle, nous avons la possibilité inverse : faire de l’eau un commun régulé et partagé, au service de la santé, de la sécurité civile et de la paix sociale.
Commun(s), bien public et justice des risques
Ce qui relie l’eau, l’air, la santé, les fleuves vivants, les forêts, la sécurité civile et la capacité d’assurance, c’est qu’ils relèvent tous des communs, du bien public et de l’intérêt général. Donc de la vie démocratique. Mais ils ne peuvent plus rester à la marge. Ils doivent devenir le contenu même du débat et de l’action.
Parler de communs, c’est reconnaître que certains biens – l’eau potable, un air respirable, la protection contre les feux et les crues, la santé – ne peuvent être abandonnés aux seules logiques marchandes ou à la fragmentation des intérêts privés, aux errements administratifs. Ils exigent une intelligence démocratique, une gouvernance où l’État, les collectivités, le monde rural, les urbains, la société civile, la finance coopérative et les usagers codécident des règles du jeu.
Le fleuve vivant, la forêt résiliente, l’accès à l’eau, la qualité de l’air, la sécurité civile sont des communs stratégiques : si nous les protégeons et les renaturons, nous protégeons l’ensemble de la société ; si nous les laissons se dégrader, nous créons des inégalités massives, des territoires sacrifiés, une France des réfugiés climatiques internes.
L’assurance et la finance au service de l’intérêt général
Dans ce cadre, l’assurance et la finance ne sont pas seulement des instruments économiques. Elles sont des instruments au service de l’intérêt général, ou elles deviennent les vecteurs d’une sélectivité qui fragilise les plus exposés. La finance coopérative et les acteurs de l’ESS ont ici une responsabilité et une opportunité : refuser les projets destructeurs, financer renaturation et prévention, intégrer la durabilité comme critère d’assurabilité et de financement.

Comités de résilience territoriale : coopérer pour vivre
Au fond, la clé de l’affaire est là : dans une coopération entre tous à inventer.
Nous n’avons pas vraiment besoin de meilleures lois, de meilleures technologies, de meilleurs rapports ; nous avons besoin d’apprendre à travailler ensemble autrement. Monde rural et urbain, élus et citoyens, sécurité civile et aménageurs, finance coopérative et assureurs, associations et entreprises : c’est la qualité de leur coopération qui décidera si nous devenons un pays durable ou un pays fragmenté par les risques.
Cette coopération peut s’incarner dans des Comités de résilience territoriale qui rassemblent :
– les services de l’État (préfecture, sécurité civile, services techniques) ;
– les collectivités (communes, intercommunalités, départements, régions) ;
– les acteurs de la renaturation (écologues, hydrologues, forestiers, associations environnementales) ;
– les acteurs de l’assurance et de la finance coopérative ;
– les représentants de la société civile, des syndicats, de l’ESS, des usagers de l’eau.
Ce comité ne serait pas un comité de plus, mais le lieu où s’alignent les décisions : quels projets renaturer en priorité ? Quels projets destructeurs refuser ? Quels scénarios de crise anticiper ? Comment organiser la participation citoyenne ? Comment articuler renaturation, gestion démocratique de l’eau, sécurité civile et justice des risques ?

Cette coopération n’est pas un supplément de méthode ; elle est le cœur d’une démocratie renouvelée. Une démocratie qui ne se limite plus à choisir des représentants à intervalles réguliers, mais qui organise en continu la gestion des communs au service de l’intérêt général. Une démocratie où l’intelligence des risques est partagée, où les arbitrages sont discutés, où les conflits d’usage sont régulés par des espaces de décision communs plutôt que laissés à la brutalité des rapports de force.
La coopération est notre technologie politique la plus puissante : c’est elle qui peut rendre possible la renaturation, la gestion démocratique de l’eau, la justice des risques et la protection des plus vulnérables. C’est elle qui fait de l’intelligence démocratique des risques autre chose qu’un mot : une pratique quotidienne.
C’est en ce sens que, malgré le mur climatique, malgré le backlash, malgré les chiffres qui s’annoncent, nous pouvons encore garder espoir. À une condition : ne plus attendre l’espoir des « autres », car il est entre nos mains à tous, en coopérant pour vivre.
Motivant non ?
Stéphane Salord

(*) Attaché à la vitalité du débat local, Gomet’ Media donne régulièrement la parole à des contributeurs extérieurs pour des points de vue, chroniques et autres tribunes. Les positions qui y sont exprimées n’engagent pas la rédaction. Proposez-nous vos contributions à contact@gomet.net














