Au cœur des enjeux environnementaux des grandes métropoles portuaires, la pollution générée par les navires à quai est devenue une priorité politique majeure. En Provence-Alpes-Côte d’Azur, et à Marseille tout particulièrement, où le port est intimement imbriqué dans le tissu urbain, la Région Sud déploie depuis 2019 une stratégie ambitieuse pour réduire drastiquement les émissions polluantes liées au trafic maritime.
Baptisé « Escales Zéro Fumée » (EZF), ce plan doté initialement de 30 millions d’euros, et déjà porté à plus de 36,5 millions, témoignant d’une montée en puissance rapide, vise à permettre aux navires de couper leurs moteurs à quai pour se brancher à une électricité décarbonée.
Une transformation lourde, à la fois technique et industrielle, destinée à répondre à l’intensité du trafic maritime local : en 2025, le seul Grand port maritime de Marseille a accueilli environ 3 400 escales, dont 2 100 liées au transport de passagers, réparties entre ferries (1 500 navires vers la Corse principalement, et le Maghreb) et croisières (600 escales).
Une première phase réussie, centrée sur les ferries

La première phase du plan, menée entre 2019 et 2024, s’est concentrée sur les ferries. Elle a permis, à Marseille comme à Toulon, d’équiper progressivement les terminaux desservant la Corse et le Maghreb, avec des résultats probants : en 2025, 86 % des escales de ferries techniquement raccordables étaient effectivement branchées. L’objectif est désormais d’atteindre 90 % d’ici 2029, tous types de navires confondus.
Pour y parvenir, la Région a soutenu à la fois les infrastructures portuaires, à hauteur de 20 millions d’euros (dont 10 M€ de fonds européens Feder), et l’adaptation des navires eux-mêmes, avec 5 millions d’euros d’aides. Cinq navires de Corsica Linea ont ainsi été équipés (pour 1,5 M€) pour pouvoir se raccorder aux infrastructures électriques portuaires.
Cette première étape a également servi de laboratoire d’innovation. Parmi elles, l’installation d’un filtre à particules sur un navire de la Méridionale, financée à hauteur de 4,3 millions d’euros et capable d’éliminer jusqu’à 99,9 % des particules fines – une première mondiale. Parallèlement, le renforcement du réseau électrique portuaire (5 M€) a permis d’augmenter la puissance disponible pour accompagner la montée en charge des équipements.
Cap sur la croisière, principal défi des années à venir

Car c’est bien là que se joue la deuxième phase du programme, engagée depuis 2025, avec un objectif plus complexe : l’électrification des paquebots de croisière, bien plus énergivores. À Marseille, premier port de croisière français et quatrième de Méditerranée, l’enjeu est de taille. Les navires concernés, longs de près de 300 m et pouvant accueillir jusqu’à 6 000 passagers, nécessitent des puissances sans commune mesure avec celles des ferries.
D’ici le deuxième trimestre 2026, quatre postes à quai du terminal croisière seront ainsi équipés pour permettre le branchement simultané de trois navires, une première en Méditerranée, chacun pouvant consommer jusqu’à 16 MW. À pleine capacité, ce sont donc près de 48 MW qui pourront être mobilisés.
Cet effort s’appuie sur des investissements conséquents : deux projets distincts, représentant respectivement 36,6 millions et 18 millions d’euros, ont été engagés, avec un soutien total de la Région Sud de 8,8 millions d’euros, aux côtés notamment de l’État, du Département et de la Métropole.
Une puissance électrique multipliée par huit

Pour accompagner cette électrification massive, les infrastructures portuaires ont été profondément renforcées. La puissance disponible, limitée à 13 MW avant le lancement du programme, doit atteindre 108 MW en 2026.
Cette montée en puissance repose sur une sous-station électrique capable de transformer le courant en 60 Hz, le standard requis par les navires de croisière, mise en service en 2025, tandis que les bornes à quai et les systèmes mobiles de connexion (CMS) ont été testés et déjà opérationnels.
La transformation s’appuie aussi sur le développement des énergies renouvelables. Une première centrale photovoltaïque, financée à hauteur de 3,1 M€ par la Région et d’une capacité de 8 MWc, a d’ores et déjà été installée sur les toitures de hangars portuaires. Une seconde, de puissance équivalente, est en préparation, avec déjà 1,5 M€ de financement voté. L’objectif est clair : garantir une alimentation des navires en électricité 100 % verte, en partie produite localement.
Des effets déjà mesurables sur la qualité de l’air
L’impact de ces politiques commence à se faire sentir. Grâce aux dispositifs de surveillance déployés par AtmoSud, financés à plus de 1 M€ par la Région depuis 2019, la baisse des émissions de dioxyde d’azote est estimée à 65 tonnes par an à Marseille depuis 2017.
Une amélioration tangible, même si elle reste partielle au regard de l’ampleur du trafic. En haute saison, jusqu’à six paquebots peuvent être présents simultanément. Tous ne pourront donc pas être connectés, même si 80 % des escales devraient être couvertes sur une année complète à partir de 2026, une vraie avancée.
Une réponse anticipée aux réglementations européennes
Au-delà de Marseille, l’enjeu est régional et même européen. La réglementation communautaire impose en effet, à l’horizon 2030, que 90 % des escales de navires à passagers et de porte-conteneurs soient électrifiées, avec obligation de connexion pour les escales de plus de deux heures.
Cette contrainte réglementaire s’accompagne d’une transformation plus large du secteur maritime : montée en puissance du GNL (gaz naturel liquéfié, 181 escales de croisière déjà concernées à Marseille), amélioration des motorisations et développement de carburants alternatifs (bioéthanol, hydrogène).
En anticipant les réglementations européennes – notamment les dispositifs AFIR (d’électrification obligatoire des quais d’ici 2030) et FuelEU (d’obligation pour les navires de se connecter) -, la Région Sud se positionne en avance sur ses obligations et entend poursuivre ses investissements, notamment via de nouveaux financements européens.
De nouveaux investissements massifs déjà identifiés
Car la contrainte reste forte pour les années à venir et les besoins importants : 27,3 M€ à Marseille, pour adapter les quais aux nouveaux navires de Corsica Linea (4 à 5 postes à quai publics situés au terminal Pinède Sud et à la digue du large P115, P118 digue du Large) ; 30 M€ à Fos pour la création d’un poste de livraison électrique en bordure des terminaux conteneurs ; 33 M€ à Toulon pour le développement du port de La Seyne (20 M€ pour la croisière, 13 M€ pour le fret), dans lequel la Région est récemment entrée au capital ; et jusqu’à 32 millions pour électrifier le port de Nice, qui vient de terminer la phase ingénierie (soutenue à hauteur de 55 000 € par la Région).
En région Provence-Alpes-Côte d’Azur, la transition énergétique des ports n’est plus une expérimentation. Elle est devenue un chantier industriel de grande ampleur.











