Le directeur général du fonds Région Sud Investissement, Pierre Joubert, livre son analyse des résultats 2025 du baromètre régional des levées de fonds révélé par Gomet’ le 23 janvier au Sky Center de la tour La Marseillaise.
À Région Sud Investissement, notre positionnement est historiquement différent de celui des acteurs qui opèrent sur les très grosses levées de fonds, au-delà de 10 millions d’euros. Il peut nous arriver d’intervenir sur ce type de tours de table, mais cela reste relativement rare. Notre cœur d’intervention se situe plutôt sur l’ensemble de la chaîne qui va de l’amorçage jusqu’au capital développement. Dans ce cadre-là, l’année a été particulièrement réussie. Nous avons réalisé douze levées de fonds sur 15 projets acceptés en comité, ce qui constitue non seulement une bonne année, mais même une très belle année au regard du contexte.
Il faut rappeler que nous abordions le début de l’année avec une certaine prudence. Depuis le deuxième semestre 2023, le marché s’est clairement tendu. Les fonds éprouvaient davantage de difficultés à lever eux-mêmes, et les entreprises rencontraient également des obstacles pour financer leur développement. Dans ce contexte, nous avions volontairement fixé des objectifs mesurés et nous nous posions beaucoup de questions sur la dynamique à venir. Finalement, l’année s’est révélée bien meilleure qu’anticipée, notamment grâce à un recours important aux syndications.

Ce recours massif aux syndications nous a amenés à nous interroger sur l’évolution des modèles et des stratégies d’investissement. Est-ce que cette dynamique s’explique par l’orientation prise depuis la période Covid, avec un intérêt accru pour des systèmes plus industrialisables et donc plus capitalistiques ? Très souvent, il s’agit de projets qui s’inscrivent dans des trajectoires longues, allant du prototype jusqu’à la phase industrielle, sans recherche immédiate de rentabilité. Dans ces configurations, il est logique de voir apparaître des tours de table réunissant un nombre important d’investisseurs.
« C’est la première fois que nous observons une telle dispersion des co-investisseurs »
Ce qui est particulièrement marquant cette année, et qui n’apparaît pas nécessairement dans les chiffres globaux, c’est précisément le nombre d’investisseurs impliqués. Je crois que c’est la première fois que nous observons une telle dispersion des co-investisseurs. Habituellement, nous travaillons de manière récurrente avec deux ou trois partenaires principaux, avec lesquels nous partageons des thèses d’investissement similaires, des méthodes de travail et une vision commune. En 2025, cette logique s’est nettement atténuée : le co-investisseur le plus présent n’a réalisé que deux investissements à nos côtés.
Un autre enseignement important concerne l’attractivité des levées de fonds réalisées avec RSI. Les années précédentes, la part de capitaux extérieurs à la région atteignait 75 %, voire près de 80 %. En 2025, ce n’est plus le cas. Cette part tombe à environ 50 %, un niveau que nous n’avions plus observé depuis 2019. Plusieurs explications peuvent être avancées. Dans l’investissement, Il est important de bien se connaître entre acteurs, et c’est précisément l’un des objectifs poursuivis par Ambition Capital, avec qui nous travaillons pour favoriser la coopération entre co-investisseurs.
Quoi qu’il en soit, cette évolution a conduit à une très forte mobilisation des investisseurs régionaux, qui ont été particulièrement présents cette année. C’est un élément très positif. Cela ne signifie évidemment pas que la relation de confiance n’existe pas avec des investisseurs nationaux ou internationaux. Mais le fait de travailler avec des acteurs locaux crée une proximité particulière : les échanges sont plus fréquents, les rencontres se font sur le terrain, et pas uniquement en visioconférence. Cela peut sembler anecdotique, mais ce n’est pas neutre. Nous avons observé cette année certaines situations où l’éloignement pouvait générer des incompréhensions ou des tensions entre investisseurs et entreprises. À l’inverse, la présence régulière sur le territoire permet une meilleure compréhension des enjeux, des réalités opérationnelles et des trajectoires des sociétés accompagnées. Pour rompre la distance avec les investisseurs régionaux, nous avons pris l’habitude de venir à la rencontre des investisseurs à Paris ou à Lyon, là où la densité des sociétés de gestion est plus forte. Cela prend du temps mais ça porte ses fruits. Nous commençons progressivement à faire des tours de table avec des acteurs que nous avons rencontrés.
« Tous les grands secteurs de l’économie régionale sont représentés »
Sur le plan sectoriel, nous constatons également un phénomène très net d’éclatement des secteurs d’activité . À RSI, une part importante de notre activité concerne les Opérations d’Intérêt Régional, qui structurent le développement économique du territoire. Avant, les secteurs concernés étaient plus concentrés.
À l’exception peut-être de l’agri-agro, qui connaît une émergence un peu plus marquée, aucun secteur ne domine réellement. Nous accompagnons des entreprises dans la santé, le bâtiment, l’industrie du futur, mais aussi dans de nombreux autres domaines. Si l’on considère l’ensemble des quinze levées de fonds acceptées, dont douze réalisées, la diversité sectorielle est très large. Tous les grands secteurs de l’économie régionale sont représentés. Nous avons même investi dans le tourisme, un domaine dans lequel nous n’intervenions pas jusqu’à présent, ainsi que dans des activités très variées. En revanche, et contrairement à une tendance que l’on observe ailleurs, aucune levée de fonds n’a concerné la biotech.
La biotech constitue aujourd’hui un véritable sujet d’inquiétude. Les nouveaux dossiers y sont particulièrement longs à maturer. Certains sont instruits depuis plus d’un an, avec des périodes très longues durant lesquelles il ne se passe quasiment rien. Pour les start-up, cette inertie est problématique, car la rapidité d’exécution est souvent déterminante. Nous faisons notre possible pour avancer vite, mais les contraintes du secteur et des fonds concernés rendent cet objectif difficile à atteindre.
« De plus en plus d’entreprises orientent désormais leurs technologies vers des usages duals »
S’agissant des greentech, nous avons bien quelques dossiers en portefeuille ou en instruction, comme Bamboo For Life ou Beaver, mais le secteur ressort moins nettement que les années précédentes. En revanche, un champ d’activité relativement nouveau prend de l’ampleur : celui des entreprises dites duales et de la défense. Nous voyons émerger de plus en plus de sociétés positionnées sur ces sujets. Il s’agit souvent d’acteurs historiquement orientés vers des marchés civils, qui développent désormais des applications duales en réponse à des besoins militaires, en s’appuyant sur des technologies pointues et à forte valeur ajoutée. La région dispose d’un vivier important d’entreprises issues de la recherche, qu’il s’agisse du CNRS, des écoles d’ingénieurs ou des Universités. Ces sociétés portent le plus souvent des technologies très différenciantes. La guerre en Ukraine a joué un rôle d’accélérateur. De nombreux industriels, habitués à innover en interne, ont constaté que les Ukrainiens, avec des moyens limités, parvenaient à développer des solutions innovantes de manière extrêmement rapide. Cela a conduit à un changement de regard et à un intérêt accru pour les start-up.
À ce stade, les intentions ne se traduisent pas encore systématiquement en contrats. Entre les orientations stratégiques et la contractualisation, il existe un décalage. Mais nous espérons que ces dynamiques vont se concrétiser rapidement. Ce qui est certain, c’est que de plus en plus d’entreprises orientent désormais leurs technologies vers des usages militaires ou, plus largement, vers des applications très techniques, en phase avec les nouveaux besoins du marché.
Pierre Joubert
Directeur général de Région Sud Invest
Liens utiles :
> Région Sud : des levées de fonds solides dans un marché toujours sous tension
> Levée de fonds en région Sud : l’analyse du bilan 2025 par Matthieu Capuono (Crowe Ficorec)
> Notre dossier consacré aux levées de fonds en région Sud














