Le 2 octobre 2025, Marseille accueillait une nouvelle édition du Forum économique d’Aix-Marseille, organisé par Provence Promotion et le cabinet D.Z.A. Consacré à l’attractivité de la France et de ses grandes métropoles, plusieurs interventions de dirigeants ont confirmé le potentiel de la métropole Aix-Marseille Provence. Christine Cabau Woehrel, ancienne directrice du port de Marseille (2014-2019), actuelle directrice des opérations de CMA CGM, a livré son analyse du hub portuaire de Marseille-Fos. Le site a des atouts uniques mais elle insiste sur une volonté de l’ensemble des parties prenantes pour convertir le potentiel de plateforme d’entrée Méditerranéenne vers l’Europe. Sa compagnie est prête à faire plus et à s’engager notamment sur le transport fluvial.
Christine Cabau Woehrel ne lâche rien de ses ambitions pour le port de Marseille-Fos et rappelle dans son intervention tous les atouts du site. « Pour faire un hub portuaire réussi, il faut des infrastructures et des grands acteurs qui soient capables de consolider des flux, de porter la supply chain, de mettre en place des lieux de distribution autour d’un endroit qui sera suffisamment doté d’infrastructures et connecté pour en faire un hub. Ici on a tout cela. » Elle évoque tour à tour les infrastructures majeures que « beaucoup nous envie », avec « un tirant d’eau naturel et pas d’ensablement, un domaine foncier large et puis une ouverture vers l’Europe. Et puis nous avons des grands acteurs, particulièrement un grand acteur, le numéro 3, bientôt numéro 2 du shipping mondial avec CMA CGM qui est aussi le numéro 5 mondial de la logistique ».

« Tout cela doit permettre, dit-elle, la mise en place de ce que l’on cherche à faire sur ce territoire : propulser Marseille comme un hub international qui va pouvoir aussi travailler sur son hinterland, qui s’étend sur une zone énorme. Cela fait des années que l’on en parle. Quand vous arrivez à Marseille ou Fos, vous pouvez aller jusqu’au nord de l’Europe avec un temps de transit qui défie toute concurrence. Vous pouvez aller jusqu’en Europe de l’Est, vous pouvez aller également, le jour où les choses iront mieux, jusqu’aux confins de la Russie. C’est une position géographique absolument unique. »
L’exemple du port de Koper
Mais Il y a d’autres hub en Méditerranée qui en bénéficient et ils s’en sont mieux servis, observe la dirigeante. « Koper en Slovénie, c’est le hub d’entrée de tous les flux qui vont en Europe de l’Est, en Hongrie, Slovaquie, Tchéquie ou l’ouest de la Roumanie. Ils ont su créer un écosystème, malgré un foncier plus petit que celui de Marseille, avec la mise en place d’un système ferroviaire qui permet d’aller jusqu’aux confins de l’Europe de l’Est. » Et de poursuivre : « Rien ne nous empêche, nous, à Fos et à Marseille, de faire exactement la même chose. Avec des atouts qui sont bien plus forts nautiquement que ceux de Koper, puisqu’on a un golfe bien plus large, un tirant d’eau naturel bien plus grand, et surtout un espace d’hinterland beaucoup plus large. »
D’autres ont d’ailleurs tenté la même stratégie sans réussir. « Au Pirée en Grèce, ils ont essayé, avec cette même vision depuis cinq ans : faire arriver les grands navires puis réaliser de grandes artères ferroviaires pour arroser l’Europe de l’Est. Donc cette vision géographique avec un hinterland accessible, avec du report modal suffisamment large pour pouvoir créer cette dynamique de flux, nous l’avons à Fos. Nous avons les acteurs capables de consolider les liens, CMA CGM sait le faire. Ce n’est pas avec du camion que vous allez aller au fin fond de l’Europe de l’Est depuis Marseille mais avec du ferroviaire, et partiellement avec du fluvial et du report modal. »
D’autres atouts sont ici à portée de bateaux. « Un autre élément absolument indispensable, c’est la capacité de mettre en place des zones logistiques. Des lieux de traitement de la marchandise qui aujourd’hui sont quand même beaucoup plus efficaces quand elles sont proches d’un port que quand elles sont en plein milieu de lieux terrestres, parce que c’est quand même plus facile. On ne peut pas se tromper quand on met un entrepôt logistique à côté d’un port. »
« Un écosystème qu’avec des grands acteurs, ça ne marche pas » (Christine Cabau Woehrel)
Christine Cabau Woehrel aavance d’autres arguments qui plaident encore pour la place de Marseille-Fos. Parmi les infrastructures indispensables à la réussite d’un hub portuaire de premier plan, elle souligne ainsi l’importance de « la fluidité et des grands acteurs qui vont donner l’exemple, qui vont inciter par leur consolidation à agréger autour de ces très grands acteurs, des acteurs moyens, puis des acteurs petits et finalement créer tout un écoystème car un écosystème qu’avec des grands acteurs, ça marche pas. » (…)
« J’ai toujours pensé que Marseille-Fos avait absolument les ingrédients qu’il fallait pour mettre en place cette vision européenne de notre hinterland, mais européenne au sens très large », martèle-t-elle. Mais « cela veut dire, derrière, qu’il faut une volonté réglementaire, il faut pouvoir avoir des systèmes de douanes qui fonctionnent bien, il faut avoir une visibilité et aussi, encore une fois, un système ferroviaire adapté au fret. »

« La bataille portuaire, c’est à terre qu’elle se gagne »
Une vision qui se heurte aux réalités. « En France, on veut faire du fret ferroviaire mais c’est le parent pauvre de l’organisation ferroviaire française. À Koper, ils ont mis en place les moyens pour que les trains de fret passent avec une grande fiabilité. Et cela a attiré des investisseurs qui ont dit : « Très bien : je peux m’installer au fin fond de la Slovaquie pour mon entrepôt ou pour mon usine de montage de voiture, parce que je sais qu’il y a un lien avec le port, qu’il y a un lien fiable ». »
Et d’affirmer : « La bataille portuaire, c’est à terre qu’elle se gagne, et c’est en construisant les infrastructures et les solutions de hub à terre qu’on va gagner cette bagarre que nous menons tous ensemble depuis plusieurs années pour faire de Marseille-Fos l’une des « gateway » (porte d’entrée, ndlr) majeure de la façade méditerranéenne. Et nous avons les moyens, beaucoup plus que d’autres ports dont on dit qu’ils sont plus avancés que Marseille. »
L’axe Lyon-Turin, « un comble »
Elle cite volontiers en exemple Barcelone et Gênes. « Ils ont un gros problème dans la vie. C’est que derrière eux, il y a les Pyrénées d’un côté et les Alpes de l’autre. À telle enseigne que nous sommes en train de faire aujourd’hui l’axe Lyon-Turin pour pouvoir fluidifier l’accès entre Gènes et le reste de l’Europe, c’est quand même un comble. On a un port en France qui n’a pas ces problèmes, qui a un hinterland accessible, et on va débloquer des obstacles naturels alors que nous n’en avons pas. »
Dans un hub, complète Christine Cabu Woehrel, « on doit aussi tenir compte de la digitalisation. Là aussi, il se trouve que nous avons de la chance, ici, car nous avons un hub de data. Et c’est également la position géographique du port de Marseille qui a rendu possible cet avantage. C’est aussi un hub de passager. Donc tout est là. »
« Craquer » le sujet du transport collectif pour les salariés
Elle n’oublie pas les ressources humaines. « Il y a un sujet d’attractivité pour la zone portuaire de Fos parce qu’il faut y aller, à Fos. Concernant le transport collectif, il va falloir un jour que l’on s’en saisisse, puisque que l’on ne construit pas un hub si vous n’avez pas des gens qui viennent y travailler. Et aujourd’hui, ce n’est pas facile si vous n’habitez pas à Port-Saint-Louis-du-Rhône. Il faut « craquer » ce sujet de la liaison vers toutes ces nouvelles usines, ces nouveaux entrepôts qu’on va pouvoir créer à Fos. »
Autre point lié aux ressources humaines : la formation « autour de filières dédiées portuaire et logistique. Je pense globalement qu’il y a un manque en France, particulièrement dans les lieux portuaires. Comment est-ce qu’on rend ces métiers attractifs pour les jeunes ? Comment est-ce qu’on relance l’envie de travailler dans ces métiers-là ? Et comment est-ce qu’on donne les moyens à la formation ? »
Enfin, la cadre dirigeante du groupe CMA CGM évoque « l’attractivité globale du territoire pour que des grandes entreprises viennent s’y implanter. Et qu’elles puissent y accueillir aussi leurs collaborateurs. C’est un sujet que Provence promotion connaît bien et sur lequel, je pense, son équipe travaille beaucoup. » Pour Christine Cabau Woehrel, le territoire « dispose finalement du plus difficile avec l’infrastructure naturelle, la géographie et l’ouverture vers l’Europe » et « un grand acteur » (CMA CGM, ndlr) qui « contribue beaucoup à l’attractivité portuaire et logistique de ce territoire et qui continuera. »
Fluvial : CMA CGM prêt à mettre en place des moyens et des solutions
Elle confie au passage quelques avancées récentes. « Nous avons vu le président du Grand port maritime de Marseille la semaine dernière pour parler de l’axe Méditerranée-Rhône-Saône. Et CMA CGM a dit que nous allions mettre en place des moyens et des solutions pour renforcer cet axe, notamment sur le sujet du fluvial qui est un sujet compliqué, mais nous allons nous y atteler et essayer de faire mieux. »
Comment ? Interrogé par Gomet’ à la suite de son intervention, la directrice des opérations du groupe dirigé par Rodolphe Saadé confie : « Je pense que nous allons prendre des engagements de volume. La question n’est pas tant les investissements que la fréquence du service. Cela fait des années que l’on sait qu’il faut plus de barges. Vous avez aujourd’hui 18 trains par semaine et vous avez deux barges… Il faut permettre aux opérateurs d’améliorer la fréquence en prenant des engagements de volume. » En décembre 2024, CMA CGM, à la tête d’un groupement, a déjà décroché la concession pour opérer le port de Lyon pour une durée de 30 ans.
Liens utiles :
> Un groupement emmené par CMA CGM va gérer le terminal à conteneurs du port de Lyon
> Notre dossier d’actualités conacré à CMA CGM
> Notre dossier d’actualités consacré aux projets industriels à Fos-Berre











