Lauréate 2021, 2022 et 2023 du classement de l’Institut Choiseul, Choiseul 100, qui réunit les jeunes leaders qui font bouger les lignes de l’économie française, Emilie Korchia est la fondatrice et CEO de My Job Glasses, la 1re plateforme de rencontres professionnelles en Europe. L’objectif, poursuivi depuis maintenant bientôt 10 ans, est de donner à chacune et chacun, quel que soit son âge ou sa situation professionnelle, les mêmes chances d’être épanoui dans son travail, en démocratisant les rencontres avec des professionnels de tous horizons, gratuitement.
My Job Glasses a été élue meilleure entreprise EdTech 2020. Depuis juin 2023, elle est lauréate French Tech 2030, une initiative destinée à renforcer l’accompagnement par l’État d’une centaine d’entreprises particulièrement innovantes en lien avec les enjeux de souveraineté portés par France 2030 ; dans le cas de My Job Glasses, les sujets d’Attractivité et d’Emploi qui sont clés pour réussir la réindustrialisation du pays. L’entreprise est par ailleurs lauréate depuis novembre 2023 de l’appel à manifestation d’intérêts Compétences et Métiers d’Avenir du plan France 2030, avec l’objectif de changer l’image de l’Industrie et créer des vocations dans les filières stratégiques grâce à la mise en avant, notamment, de 1 000 ambassadeurs de la filière aéronautique et spatiale.
À date, 917 000 binômes ont été créés grâce à la plateforme My Job Glasses qui connecte des personnes qui ne se seraient probablement jamais rencontrées autrement et peuvent découvrir ou faire découvrir des filières, des entreprises et des métiers, pour des choix d’orientation ou d’emplois éclairés, loin des déterminismes, faisant aujourd’hui de My Job Glasses un acteur incontournable de l’orientation et du réseau professionnel. Interview.
Comment vous est venue cette idée de créer My Job Glasses, il y a bientôt 10 ans ?
Emilie Korchia : C’est parti d’un constat de base : en fonction de qui sont nos parents, quelles sont nos études, où l’on vit sur le territoire, si on est un homme ou une femme, malheureusement, on n’a pas les mêmes opportunités professionnelles. On a d’un côté des jeunes qui sont un petit peu perdus quant à leur orientation et, de l’autre côté, des entreprises, des filières, qui peinent à recruter sur des métiers qui sont essentiels. Et donc, on a eu cette idée d’une plateforme digitale qui réunit aujourd’hui 82 000 professionnels de tous les métiers, tous les secteurs d’activité, que l’on appelle des « ambassadeurs » de leur métier. C’est une plateforme qui, grâce au digital, permet de connecter des personnes qui ne se seraient jamais rencontrées autrement et qui pourtant ont beaucoup a s’apporter mutuellement.
Donc l’idée, vraiment, c’est de permettre à des personnes d’aller découvrir des métiers loin des clichés qu’ils peuvent véhiculer. Et qui mieux placés, finalement, que ceux qui font un métier au quotidien pour répondre à ces questions, pour expliquer concrètement ce qu’est vraiment leur métier ?
Vous vous adressez à qui ? Des étudiants et des écoles principalement ou pour tous les profils ?
Emilie Korchia : C’est vraiment tous profils. On peut par exemple, dès la 5e avec son professeur, être amené à utiliser My Job Glasses pour faire venir des professionnels dans la classe et découvrir ainsi des métiers. A partir de la Seconde, chaque jeune peut individuellement prendre la plateforme en main et aller rencontrer des professionnels qui correspondent à son projet professionnel pour justement le construire et arriver le mieux préparé possible dans la suite de ses études. De la même façon, tout au long de leur scolarité, les jeunes vont pouvoir affiner leurs projets, trouver des stages, des alternances, grâce aux échanges qu’ils vont faire sur la plateforme.
Mais la plateforme est aussi disponible pour les personnes en reconversion, pour les demandeurs d’emploi, ou même pour nos seniors, pour lesquels il existe un vrai enjeu d’emploi dans notre pays.
Une petite parenthèse, pourquoi My Job Glasses (qu’on peut traduire par « Mes lunettes de travail ») ?
Emilie Korchia : L’idée, au départ, était de se dire que le monde du travail est assez opaque, assez fermé. Quand on est jeune, on n’a peut-être pas vraiment la vision de tout ce qu’il est possible de faire. Et donc, nous, on propose de mettre des lunettes et d’y voir enfin clair pour trouver sa voie dans ce monde professionnel complexe. Depuis dix ans, on a ainsi créé 917 000 binômes. Et ça continue.
Dans le cadre de l’Appel à manifestation d’intérêt (AMI) « Compétences et métiers d’avenir », vous avez notamment un partenariat avec le Groupement des industries françaises aéronautiques et spatiales (Gifas). Quels sont les besoins de recrutement, justement, de ces industries ?
Emilie Korchia : Il y avait 25 000 emplois à pouvoir, rien que l’année dernière, dans l’industrie aéronautique et spatiale. Et autant cette année. Notre partenariat nous permet de mettre en avant 1 000 professionnels de ces industries, 1 000 personnes, aussi bien des cadres, des techniciens, des ouvriers qui vont expliquer leur métier et le faire découvrir pour répondre aux enjeux d’emplois importants de cette filière. Les ambassadeurs sont aussi bien présents dans des très grands groupes, comme par exemple Airbus ou d’autres, mais aussi chez des équipementiers plus petits mais tout aussi nécessaires, qui sont des sous-traitants de ces grands groupes. Ce sont des hommes et des femmes qui donnent généralement deux heures de leur temps chaque mois pour se rendre disponible sur My Job Glasses pour expliquer, concrètement, ce que c’est que de travailler dans une usine, comment ça fonctionne, quel est exactement leur métier, ce qu’ils font, qu’est-ce que c’est que faire de la maintenance sur des avions, etc. Tous ces métiers dont on a besoin mais pour lesquels on ne me trouve pas assez de main-d’oeuvre.
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Ce qui est extrêmement intéressant dans le cadre de ce partenariat-là, par exemple, c’est qu’on s’est rendu compte qu’à l’issue de ces rencontres, 81% des personnes qui ont échangé avec des ambassadeurs de l’industrie aéronautique et spatiale se projettent ensuite sur un métier dans cette filière. Grâce à ces témoignages et grâce aux informations que cela leur a apporté. Et ce qui est encore plus intéressant selon moi, c’est que 82 % de ces personnes n’avaient pas forcément une idées très claire sur ces métiers quand elles sont venues sur la plateforme et presque autant se disent intéressées par une opportunité de projet dans cette industrie après avoir échangé avec des ambassadeurs. Cela montre la nécessité de rapprocher davantage les uns et les autres et de donner la parole à ces professionnels pour faire découvrir leurs métiers, pour faire découvrir ces emplois qui sont de vrais emplois d’avenir.
Vous dites que ce sont des métiers qui recrutent ?
Emilie Korchia : Oui, fortement ! Les industries aéronautiques et spatiales, ce sont des industries qui recrutent beaucoup et qui ont de vrais enjeux de main-d’oeuvre à pourvoir, comme on a pu le voir, ici, avec le grand plan de recrutement d’Airbus Helicopters. Donc il y a un vrai enjeu à aider aussi ces industries à recruter. Ce sont des industries qui sont parfois vues un peu comme élitistes et c’est important aussi de montrer l’ensemble des métiers, dire qui n’y a pas que des ingénieurs, qui n’y a pas que Airbus. Il y a aussi toutes les PME, les « petits » équipementiers aussi qui travaillent aux côtés d’Airbus et des autres grandes entreprises du secteur. Et c’est vraiment une démarche de filiale. C’est ça qui est intéressant aussi, c’est que tous ensemble, ils sont dans cette dynamique de porter la filiale, de montrer qu’elle est dynamique et qu’elle embauche. C’est notamment vrai dans la région Paca qui est très riche de ce tissu industriel.
Selon vous, l’actualité, on pense au conflit en Ukraine mais pas que, « booste »-t-elle ces filières aussi ?
En fait, on se rend compte qu’il y a un enjeu autour de cette actualité-là et donc, du coup, ça crée, bien sûr, une « dynamique » pour la filière, qui passe de nombreuses commandes et pour qui, je le redis, il y a un enjeu à trouver la main-d’oeuvre pour pouvoir produire suffisamment par rapport aux « opportunités » de marché. Ce qui est sûr, c’est que c’est une filière dont les enjeux d’attractivité et de recrutement sont importants aujourd’hui.
Vous avez un partenariat, aussi, avec l’armée…
Emilie Korchia : Oui, absolument, on a depuis 2018 un partenariat avec le ministère des Armées. On a là aussi, aujourd’hui, 1 000 collaborateurs, civils et militaires, du ministère des armées qui sont présents sur My Job Glasses et qui font découvrir leurs métiers aux jeunes, qui expliquent leur quotidien. Comme dans d’autres secteurs, c’est plus facile de rentrer dans l’armée quand on a un parent militaire parce que vous connaissez mieux « l’univers ». Mais quand on n’a pas autour de soi de militaire, ce n’est pas toujours évident, c’est une filière qui véhicule beaucoup de clichés, beaucoup de questions sans savoir forcément où trouver une information.
Le ministère s’est rendu visible et a mis un grand nombre de professionnels à disposition, qui prennent plaisir à partager leur quotidien et à expliquer ce qu’ils font. Je vous donne un exemple. Dans quelques jours, on fera un webinaire (une conférence en ligne, Ndlr), avec l’adjudant Eugénie, qui est la première femme instructrice en technique de combat de haute intensité et qui vient passer une heure avec des jeunes et répondre à toutes leurs questions, ce qu’elle fait, etc. Le programme se fait en deux temps. En première partie, c’est moi qui l’interroge pour avoir un peu d’information sur son parcours, son quotidien, ses missions. Et en deuxième partie, ce sont les jeunes qui sont présents qui posent leurs questions en direct. L’idée, toujours, c’est vraiment de rendre accessible les personnes et de pouvoir aller chercher l’information là où elle se trouve.
C’est important, aussi, de dire encore aujourd’hui que ces métiers ne sont pas réservés aux garçons ?
Emilie Korchia : Tout à fait, c’est un vrai enjeu de montrer aussi que les filles y ont tout leur place. À la fois dans les métiers de la défense et dans les métiers de l’industrie, en général. On voit de plus en plus de femmes ou de jeunes filles qui s’intéressent à ces métiers, parce qu’elles ont la chance aussi de rencontrer des femmes ambassadrices. On le voit dans le partenariat avec le Gifas, les filles vont fortement sur les ambassadrices. On en compte beaucoup sur la plateforme, presque 30 %, ce qui est supérieur à la réalité aujourd’hui mais c’est un message important qu’on veut faire passer, à savoir que l’industrie est un endroit dans lequel les femmes peuvent s’épanouir et où elles ont de nombreuses opportunités. Donc c’est important que ce soit aussi incarné par les collaboratrices qui peuvent témoigner, elles, de leur réalité et de ce qu’elles vivent au quotidien. On a de nombreuses jeunes filles qui nous disent d’ailleurs être étonnées et avoir découvert des métiers qu’elles ne connaissaient pas, qu’elles ne s’imaginaient pas ou qu’elles ne s’autorisaient pas.
Il manque encore de femmes entrepreneures, je témoigne moi-même sur la plateforme pour encourager des jeunes filles à ne pas se mettre de limite. On se rend compte qu’une jeune fille qui vient sur la plateforme va souvent, dans un premier temps, vers une ambassadrice. Après seulement, elle va faire un choix de métier, peu importe alors qu’elle échange avec un homme ou une femme. Mais c’est une porte d’entrée plus facile pour elle. C’est vraiment pour ça que j’ai créé My Job Glasses, pour aider non seulement chaque jeune fille mais aussi chaque jeune homme à trouver le projet de vie qui l’intéresse, à lever les doutes ou les craintes qu’il peut avoir et à trouver du soutien.
A partir de votre expérience, quelles sont, selon vous, les filières qui recrutent le plus ?
Emilie Korchia : L’industrie ! Ça, c’est un gros, gros enjeu. Les armées, aussi, qui ont un vrai enjeu de recrutement mais aussi un besoin de mieux se faire connaître. Et puis le secteur de l’énergie ainsi que de la banque et de la finance.
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