Cette ville du Vaucluse n’est qu’à un peu plus d’une heure par la route de Marseille. A suivre l’actualité, elle semble pourtant à des années lumière. Petit rappel pour commencer : il y a 32 ans quasiment jour pour jour, éclatait l’affaire du cimetière juif de Carpentras. Une tombe, parmi 37 saccagées, était profanée et un corps, celui de Félix Germon enterré 15 jours plus tôt, arraché de sa sépulture avec le mât d’un parasol.
Devant tant d’horreur la France fut bouleversée et fit corps autour de la communauté juive vauclusienne, enracinée en ces terres depuis 1326, protégée par les papes qui régnaient alors sur le comtat Venaissin et Avignon. François Mitterrand, la gauche et la droite républicaine se saisissaient de cette opportunité pour désigner le Front National comme potentiel incitateur à cet antisémitisme sans limite et Jean-Marie Le Pen devait batailler pour extraire cette mauvaise épine du pied.
Après des épisodes plus ou moins rocambolesques une poignée de skinheads fichés à l’extrême-droite étaient appréhendés, jugés et embastillés. Trois décennies ont passé et désormais l’oubli le plus absolu a enterré cette page de l’Histoire contemporaine. Pire, à Carpentras, a été diffusé “Maréchal nous voilà”, le 8 mai dernier. Et le maire, Hervé De Lépinau qui a fait ses classes auprès de Philippe de Villiers, sous prétexte de finances locales exsangues, a supprimé parmi ses premières mesures d’économie la subvention du Planning Familial (3 000 euros). Il reste droit dans ses bottes devant la réprobation qui est loin d’être générale, et dans sa ligne, lui qui compare l’avortement à un « génocide.» Ainsi va la vie politique en Provence en 2026.
Sur une rive politique opposée, où l’on considère sans doute que l’extrême droite n’est qu’une menace parmi d’autres, c’est d’un autre génocide dont il est question. Celui des Palestiniens et tout particulièrement des Gazaouis prisonniers du feu incessant des Israéliens et victime d’une répression féroce depuis le massacre perpétré en Israël par le Hamas le 7 octobre 2024.
On est loin de Carpentras, mais à Marseille où s’est cristallisée une indignation légitime, mais pour autant sélective, sur ce qui se passe dans cette région du monde où les trois plus importantes religions monothéistes revendiquent cette terre sacrée. On est donc sommé de ne s’émouvoir que du massacre des Palestiniens, les militants de cette cause nécessaire s’obstinant à ignorer les génocides des Ouïghours en Chine, des Fours, Masalit et Zaghawa dans l’ouest du Soudan (extermination débutée en 2003) ou encore des Rohingyas en Birmanie. Le port du Keffieh est même devenu tendance dans les rassemblements de cette « nouvelle France », scandant sans crainte de la contradiction que « la police est partout » et que “la justice n’est nulle part”.
Cela laisserait perplexe, s’il n’y avait quelques dégâts collatéraux et en l’occurrence des victimes de cette chasse aux seuls génocidaires estampillés, Benjamin Netanyahou et les juifs orthodoxes et extrémistes qui le soutiennent, ainsi que les complices démocrates qui sont accusés de ne rien faire.
A Marseille, ces boucs émissaires ont aussi des noms et des vocations culturelles reconnues et saluées. Joann Sfar, dessinateur et auteur du Chat du Rabbin, BD devenue culte et adaptée avec succès en film d’animation. Fin mai, sa participation au festival littéraire, « Oh les beaux jours ! », a été contestée par un collectif marseillais, “Culture en 13” qui a appelé en vain (les organisateurs ont tenu bon) à le censurer et interdire sa venue.

Cette nébuleuse sans véritable porte-parole ou responsable (CGT Spectacle 13, Sud Culture 13, Synavi Paca, Travailleureuses de l’art, ainsi que d’autres collectifs et syndicats du secteur culturel) a accusé Sfar de soutenir la politique israélienne et donc le sionisme. À consulter les déclarations de l’auteur de BD on a du mal à comprendre un tel acharnement. S’il a défendu le droit d’Israël à exister, il a toujours soutenu aussi les droits pour les Palestiniens d’avoir un État, qu’il a conditionné, il est vrai, un temps, à la sauvegarde des otages du Hamas (il a signé une tribune en ce sens en 2025). Benoît Payan et d’autres élus marseillais se sont, émus d’une censure qui n’a jamais assumé de se présenter comme telle et d’assumer les conséquences désastreuses pour la sphère culturelle locale. Et ils devront boire le calice jusqu’à la lie, puisque les censeurs réclamaient l’échafaud pour tout ce qui ressemblait de près ou de loin à un Israélien et donc à un juif.
Ces représailles désinhibées, auto-proclamées « anti-sionistes », ayant presque abouti pour Sfar, on passait à un tout autre cinéma.
Là encore l’index vengeur de quelques pâles copies de Juan Ginés de Sepúlveda (le censeur en chef de la célèbre Controverse de Valladolid, 1550-1551) ont pointé un potentiel sioniste, Navad Lapid, accusé comme Sfar d’une complaisance avec les actuels gouvernants de l’Etat Hébreux. Le cinéaste ainsi désigné par des confrères à la mémoire sélective qui menaçaient de se retirer de l’événement culturel, a décidé de renoncer à participer au Festival international de cinéma (le Fid début juillet) malgré une œuvre saluée et récompensée au plan international (Un Ours d’Or à Berlin pour son film “Synonyme”).
Qu’importe pour ses opposants que Lapid soit exilé en France et qu’il ait fustigé dans un réquisitoire sans appel la radicalisation de la société israélienne (dans son film “Oui” de 2025). Ou encore qu’il soit un farouche opposant à Netanyahou et ses sbires. Balayé encore la justification de la directrice du Fid, Tsveta Dobreva: « On avait invité Nadav Lapid par respect pour son cinéma. C’était notre seul critère.» Comme fut ignoré le communiqué du festival qui a estimé qu’il était « parfaitement illégitime de tenir un cinéaste pour responsable ou comptable de la politique raciste, colonialiste et génocidaire menée par le gouvernement de son pays.»
« Les voix singulières qui, comme celle de Nadav Lapid s’efforcent de penser la violence propre à l’État et à la société d’Israël, précisait le Fid, doivent être au contraire accueillies et écoutées, quitte à ensuite contester ou déconstruire les récits.» Quelques créateurs Marseillais ont approuvé et parlé à leur tour d’un mouvement « illégitime » comme Robert Guédiguian, écoeuré que dans sa ville le comportement anti culturel d’une misérable poignée de cinéastes, ait droit de cité.
Le retrait de Nava Lapid au Fid : « une faillite intellectuelle »
Un collectif de réalisateurs et réalisatrices – Justine Triet, Bertrand Bonello, Jacques Audiard, Michel Hazanavicius, Yolande Zauberman, Rebecca Zlotowski, une productrice – Marie-Ange Luciani – des comédiennes – Natalie Portman, Marina Foïs – ont dénoncé la « faillite intellectuelle » de ce boycott (tribune du Monde du 10 juin). « Que le plus grand artiste dissident israélien, ont-ils écrit, œuvrant inlassablement à dénoncer les dérives fascistes et colonialistes de son gouvernement, ses faillites morales criminelles, dans des films primés dans le monde entier, soit amené à se retirer d’un festival français, doit nous alerter et nous mobiliser au-delà de cette aberration».
Ils ont prêché dans le vide car le « le bruit et la fureur, le tumulte et le fracas » couvrent désormais tout, pour une partie de l’intelligentsia française et qu’il fallait aux censeurs des salles obscures une “lapidation”. Argument à charge pour justifier leur forfait: le réalisateur israélien a touché des subsides du Fonds Israélien du Cinéma nourri des deniers publics que gère l’État que dirige M. Netanyahou. Ces mêmes procureurs balayant l’argument qui démontre que le cinéaste voué aux gémonies a conçu et assumé à ses risques des œuvres très critiques avec le pouvoir en place en Israël.

On est d’autant plus effaré devant un tel gachi que ces mascarades pathétiques se sont produites ici à Marseille et qu’elles révèlent derrière l’alibi, désormais devenu slogan, de l’antisionisme, un antisémistisme rampant, les jeux de mots allusifs et indignes, étant désormais partagés par partie de la gauche ou de la droite.
Faut-il rappeler qu’en 1940, la ville fut un refuge pour des centaines d’intellectuels venus de l’Europe entière, parmi lesquels des juifs allemands comme le philosophe Walter Benjamin (il se suicidera peu après son passage à Marseille) qui fuyaient la barbarie nazie. Ils ne durent leur salut qu’au courage sans égal et à l’inflexible résistance d’artistes, enseignants, politiques ou à l’inlassable action d’un Varian Fry protestant américain qui organisa avec son réseau et le Centre Américain de Secours la fuite de près de 2000 réfugiés.
Nombre de ceux qui étaient pourchassés par l’occupant se retrouvaient alors à la Villa Bel Air, dans le quartier de la Pomme ou dans quelques cafés du Vieux Port comme Le brûleur de Loups, pour échanger, se projeter, survivre. Il y avait parmi eux de nombreux artistes ou intellectuels juifs comme André Breton, Claude Lévi-Strauss, Anna Seghers, Arthur Koestler, Marc Chagall ou encore Max Ernst et personne pour oser, comme aujourd’hui l’a gueulé ce “glorieux” collectif, « sionistes hors de la ville.»
Albert Camus dont la parole résonne encore disait: « Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. » Alors que s’annonce dans les mois qui viennent le “péril”, il est temps que ceux qui ont vocation à cultiver notre jardin commun se reprennent. De Marseille à Carpentras, au moins.



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