Le printemps marseillais a été prometteur. A commencer pour celui qui en fut le promoteur, Benoît Payan, légitimé par les urnes à sa place de premier de la classe, mais sans grande certitude pour la suite de son cursus à la tête de la deuxième ville de France. Car, comme le disait avec son élégance à la hussarde, Jacques Chirac, qui savait comme tous les hommes politiques lucides que l’arrivée au pouvoir coïncidait toujours avec l’avènement des ennuis : « les emmerdes volent toujours en escadrille. »
La majorité municipale, au pouvoir pour un peu plus de six ans, a commencé à le constater avec des dossiers marseillais qui réclament autant d’audace que de volonté inébranlable et qui dépendent, pour beaucoup d’entre eux, de nombre de paramètres sur lesquels Benoît Payan et les siens sont loin d’avoir la main. La complexité, qui n’a cessé que le temps d’une campagne plus ou moins bâclée et de promesses simplistes, s’impose à nouveau avec une rude acuité. L’urgence le dispute à l’amplitude des situations à résoudre ou à corriger, le réel et son arithmétique impitoyable font obstacle aux projets les mieux intentionnés.
L’appel au large est enfin tempéré par les avis de tempête qui se multiplient. Il n’ y aura pas de parenthèse possible pour le pouvoir local, tout juste une pause ensoleillée avant les orages à venir que l’on annonce violents et pour certains imprévisibles. Le temps n’est donc pas venu de prendre congés mais plutôt de plancher sur ses devoirs de vacances.
Premier devoir de vacances, la Métropole
Une décennie après son avènement, la Métropole Aix-Marseille-Provence cherche toujours sa boussole. Jugée mauvaise élève, sa présidente Martine Vassal a été écartée du pouvoir sans ménagement excessif, au profit d’une alliance objective entre le maire d’une ville moyenne (44 000 habitants), Salon-de-Provence, et celui d’une cité deux fois millénaire et 20 fois plus habitée (880 000 habitants), Marseille. Soit, dit autrement, un homme de droite Nicolas Isnard (LR) puissamment réélu dans sa ville avec près de 75% des suffrages exprimés, face à un ancien militant du PS, Benoît Payan (classé divers gauche) à la tête d’une majorité confortable (73 sièges sur 111). Deux élus a priori solidement ancrés, mais devant naviguer désormais entre des récifs métropolitains extrêmement périlleux.
L’Etat par la voix du Préfet, et avec celles des magistrats de la Cour régionale des comptes, a rappelé à ces deux responsables quelles seraient les limites de leur marge de manœuvre, avec un héritage lourd à assumer et un chiffre couperet souligné en rouge : près de 150 millions d’euros de déficit. Isnard fort d’une gestion plébiscitée par ses électeurs, se trouve donc à choisir entre une voie sans issue ou un chemin plus rude qui induit l’effort collectif des 92 communes de l’aire métropolitaine. Ou pire, un appel à contribution des 1,9 million d’habitants qu’elle réunit. « Sans de nouvelles recettes, affirme le président Isnard, cette institution est condamnée ». Maryse Joissains, ancien maire d’Aix l’avait anticipé en qualifiant cet assemblage raté de six intercommunalités de « monstropole ». Sa fille Sophie qui lui a succédé, la qualifie aujourd’hui de « nécropole ».
Payan de son côté ne peut que constater les dégâts et insister sur la genèse de cette assemblée métropolitaine mal née, parce que reposant sur des calculs politiciens. Il pointe, après l’avoir longtemps ménagé, la responsabilité de Jean-Claude Gaudin, qui était passé expert en « petits arrangements entre amis politiques » et qui a ignoré sciemment ce qui aurait dû être l’essence de cette entité: une union des forces pour pallier les plus urgentes faiblesses et accélérer l’avènement d’un espace, culturel, économique, universitaire performant.
Le maire de la cité phocéenne propose donc de « tout remettre à plat » avant de se tourner une fois de plus vers l’Etat. Isnard et Payan ont pris conscience qu’ils se partagent un pouvoir métropolitain aux pouvoirs limités, mais aux problématiques illimitées : transports, mal-logement, chômage, sécurité et insalubrité… Ils n’ont qu’une certitude: ils n’ont plus rien à attendre d’un Etat central entamant les derniers mois de dix ans de macronisme, contraint budgétairement, sans majorité et avec un horizon barré par l’obstacle de la Présidentielle.
Deuxième devoir de vacances : les sénatoriales et la course à l’Elysée
Si l’on devait illustrer l’expression « tambouille électorale », les élections sénatoriales de septembre seraient sans aucun doute parfaites pour dire ce qui se trame dans les cuisines des partis. La semaine aura été marquée chez les ex-républicains par un démenti de tous les pronostics avancés jusqu’ici. Coupe du monde de football oblige, Renaud Muselier, autoproclamé jusqu’ici à la pointe de l’attaque, a décidé de remettre la balle au centre. A l’UDI plus exactement, en la personne de l’Aixoise, Brigitte Devesa. Elle menaçait de faire sécession, confortée par l’apport des élus ruraux témoignant que la sénatrice sortante avait mouillé le maillot sur les pelouses départementales.
Muselier (Renaissance) qui renonce à la Région accepte une deuxième place moins confortable et relègue du coup Valérie Boyer (LR) au troisième rang ce qui n’assure pas à l’ancienne députée du 11/12 de retrouver les ors du palais du Luxembourg. D’autant qu’en embuscade le RN et ses alliés ciotistes (UDR) comptent bien accélérer ce train de sénateur, pour pouvoir enfin constituer un groupe dans l’assemblée présidée par le matois Gérard Larcher, en raflant deux sièges au moins après l’été. A gauche avec l’apport puissant des grands électeurs marseillais (1187 à Marseille pour 3697 dans les Bouches-du-Rhône) on compte sur les 704 acquis au Printemps marseillais pour, avec l’aide des quelques villes et villages amis, espérer deux sièges ou trois sièges que se partageraient socialistes, communistes et écologistes. Rien n’est joué, car comme les trains aux passages à niveau, un train électoral en cache un autre : la présidentielle.
Car si le Sénat aime à être qualifié d’assemblée des territoires, c’est un plus vaste espace que visent les partis en lice dans quelques semaines. Et là, il faudra compter sur un autre empêcheur de voter en rond, LFI.
Il y a fort à parier que les thèmes de la course à l’Elysée contaminent ceux, plus traditionnels et consensuels, du palais du Luxembourg. Jean-Luc Mélenchon et ses représentants marseillais, Sébastien Delogu et Manuel Bompard, mettront l’été à profit pour labourer les terres communautaires où ils triomphent désormais. Les grands électeurs les ignorent ? Qu’importe ils iront vers les petits électeurs, cette « nouvelle France » qui a commencé, selon l’expression du leader des Insoumis, à créoliser les quartiers méprisés ou abandonnés par les forces républicaines. On aura beau rappeler quelques diatribes mélenchonistes d’avant 2017: « Ce n’est donc pas au nom des usages de nos ancêtres les gaulois, d’une quelconque culture particulière ou de valeurs prétendument occidentales que je combats le port du voile intégral », mais parce qu’il considérait que le voile était un « signe de soumission ». En 2015, il enfonçait encore le clou : « Je ne vois pas où Dieu s’intéresserait à un chiffon sur la tête ».
Mais tout cela c’était avant le 7 octobre, Gaza, l’Iran et puis Saint-Denis et un meeting où l’ancien socialiste a revendiqué plus de 30 000 fans. Et à la gauche non mélenchoniste qui aurait quelques velléités de l’éliminer il prévient que tout raisonnement de ce type est « faux, pervers et suicidaire.» De quoi faire réfléchir les « Faure » en thèmes socialistes du département, qui avaient cru être débarrassés après les municipales du boulet LFIste. Le PS décidera cette semaine du mode de désignation de son candidat, plus tard de son héraut et, plus lointain encore si affinités, de son programme.
Le paysage à droite n’est pas plus lisible avec une guerre des petits chefs (Edouard Philippe, Bruno Retailleau, Xavier Bertrand, Gabriel Attal…) revendiquant ou reniant plusieurs années passées derrière le panache blanc d’Emmanuel Macron, mais n’arrivant pas encore à faire la percée décisive qui leur permettra de bouter leur principal ennemi hors des urnes, le Rassemblement national et son allié liliputien, l’UDR de Ciotti. Là encore l’heure ne sera pas à la sieste complice mais aux révisions pour améliorer ce qui peut l’être.
Franck Allisio peut de fait attendre avec sérénité la condamnation ou pas de Marine Le Pen le 7 juillet en comptabilisant les ralliements des républicains qui ont déserté. Comme Laure-Agnès Caradec (ancienne présidente des LR du 13) choisissant une voie sinueuse pour opter, défense de sourire, pour « une ligne claire, une droite à la fois libérale et sans compromission.» En lisant le magazine Point de vue, images de nobles (Ndlr: qui n’existe pas encore) elle trouvera sans doute la clé pour appréhender la ligne néolibérale de Jordan Bardella, si distante du socialisme national de Marine Le Pen. Là encore entre deux virées sur les plages tropéziennes, avec David Rachline maire RN de Fréjus et fêtard militant, des devoirs de vacances s’imposent pour Allisio, Jordan et les siens.
Troisième devoir de vacances : préparer la rentrée
Restera au bout de ces semaines, studieuses ou paresseuses, la rentrée et le retour brutal aux réalités. A Marseille, elles ont des noms, des chiffres et souvent des images cruelles. Ce sont ces immeubles qui après la rue d’Aubagne ou celle de Tivoli continuent à révéler des faiblesses endémiques. On n’ose imaginer un épisode tellurique tant les châteaux de cartes de certains quartiers semblent fragiles.
Ce sont encore ces milliers de logements, passoires thermiques, ou les plus pauvres reçoivent l’été et ses poussées de fièvre caniculaire comme un nouvelle malédiction. Ce sont ces pelouses désertées au Prado ou à Borelli où l’on attend la promesse d’une végétalisation puissante. Ce sont ces pistes cyclables insécures, dont le continuum reste à inventer. C’est la promesse de places et cours rénovés par des engins, récemment exhibés en grande pompe, et qui devront effacer les traces graisseuses de la restauration rapide ou souillés par l’huile des deux roues sans contrôle.
Ce sont les destins de ces dizaines de SDF gommés de la rue par les rayons de Phébus et que l’on retrouve dans les urgences saturées, déshydratés, assommés par l’alcool, agressés par les oripeaux qui les couvrent. Ce sont ces écoles qu’il faut s’entêter à mettre aux normes pour offrir à tous les petits marseillais un commencement d’égalité des chances. C’est la lutte contre le narcotrafic qui n’a pas pris de vacances et jettent chaque jour dans les geôles des Baumettes et de Luynes les esclaves de nouveaux riches réfugiés à Dubaï ou Marrakech. Ce sont les profits insensés des exploitants du Tunnel Prado Carénage, conçu il y a plus de trente ans pour désengorger la ville et faciliter la vie aux salariés contraints à la mobilité… la liste est infinie et répondre à ces questions, passés les rendez-vous électoraux de septembre et avril prochains, ne sera pas un exercice facile. Mais un devoir absolu.













