Hannah Arendt vient une fois de plus à la rescousse d’une pensée dans la fange. Sans doute en raison de la hauteur à laquelle s’est placée la campagne présidentielle qui se joue déjà au ras des pâquerettes, des roses ou même des chrysanthèmes pour ceux qui ne passeront pas la fin de l’année. La philosophe allemande qui savait que le monde s’appréhende d’abord par sa complexité, livrait aussi des réflexions d’une simplicité biblique. Ainsi lorsqu’elle affirmait : « La mort de l’empathie humaine est l’un des premiers signes et le plus révélateur d’une culture sur le point de sombrer dans la barbarie. »
Combien de candidats entendront cette prévention. Peu si l’on se réfère aux premiers galops des uns et des autres. Et notamment à leurs propos de micro-trottoirs au cours desquels la flèche au curare, l’allusion perfide, le trait assassin, la saillie brutale, l’anaphore vengeresse, tiennent lieu de programme quand – il faut tout oser – ils ne servent pas d’ersatz de pensée politique. Ainsi va la France de ce quart de siècle après que le parlement et les représentants du peuple se sont vautrés des mois durant dans une pantomime honteuse et contreproductive. Une période s’ouvre, forcément anxiogène, avec une situation économique et sociale plus que tendue – les gilets jaunes vont refaire parler d’eux et les syndicats sont sur le pied de guerre – et des perspectives internationales aussi sombres que les desseins de ceux qui dominent de l’ouest à l’est et du nord au sud l’actualité.
Un moment parfait pour les diseurs de mauvaises aventures
Un moment parfait pour les diseurs de mauvaises aventures pour sortir le bout de leur museau morveux du terrier où ils hibernaient jusque-là. Ainsi Sarah Knafo (Reconquête) qui regarde le pays du haut de ses Louboutins et qui, entre un café croissant au Flore, chez Lipp ou aux Deux Magots, nous propose à travers un livre, Le Casse du siècle (chez Fayard) puissamment boosté par l’empire Bolloré (Europe 1, CNews, Le JDD, Fayard, Relay) des solutions violemment libérales et assurément radicales pour redresser les comptes du pays. Dans le viseur de ce snipper revendiqué, les fonctionnaires. Elle fut pourtant deux ans au moins, magistrate et donc haut-fonctionnaire en tant qu’auditrice à la Cour des Comptes. Balayée aux municipales parisiennes où elle se désista pour Rachida Dati, la compagne d’Eric Zemmour (le candidat officiel de son parti) vise, sans argument probant, les salariés des territoires (mairie, métropole, conseil départemental, conseil régional) pour lesquels elle préconise des coupes claires. Pour Paris cela voudrait dire 22 000 suppressions de postes sur les 55 000 que compte la capitale. Il est aisé de faire la péréquation. Si on considère les effectifs des seules grandes villes de Lyon (8 000) et de Marseille (17 000) ce sont plusieurs milliers d’emplois qui passent à la trappe. Mlle Knafo tempère son ardeur en expliquant que son opération tabula rasa se ferait, dans un premier temps, en ne remplaçant pas les salariés partant à la retraite. Mais en bonne libérale pur jus, elle n’a cure des situations spécifiques de chaque ville, département, région et du rôle de leur administration dans les domaines, par exemple, de la santé, l’éducation ou la culture. Il y va, clame-t-elle, du retour à la compétitivité et tant pis pour les dégâts collatéraux.
Avec les immigrés, les fonctionnaires sont une cible idéale pour Reconquête, d’autant qu’une partie de la France les a institués “têtes de Turc” depuis l’émergence à la fin des années 50 du poujadisme, auquel s’était rallié un certain Jean-Marie Le Pen. La force de cette non-candidate est une maîtrise avérée de la pratique médiatique, son compagnon Éric Zemmour lui ayant enseigné l’art de faire passer le pire, en le maquillant dans une connaissance auto-proclamée de l’Histoire ou de l’Économie. La politiste Frédérique Matonti résumait parfaitement il y a un an sa singularité : « si sa campagne pour la mairie de Paris présente la députée européenne Reconquête sous un jour avenant et inoffensif, son programme, lui, avance une politique ultra libérale, consumériste et sécuritaire ».Celle qui assista, avec jubilation, à la seconde Investiture de Donald Trump en 2025, revendique une « véritable convergence sur le fond » avec le mouvement Maga et sait masquer conjoncturellement son euroscepticisme comme son souverainisme. Elle est la partie émergée d’une extrême droite décomplexée, contrairement au Rassemblement National qui est, selon la formule de Jean-Luc Mélenchon « communiste au Nord et libéral au Sud ».
Ce n’est pas cependant le débat socio-économique qui a animé cette semaine la vie tumultueuse du rassemblement national. Jordan Bardella s’est démené d’abord pour se désensabler des plages privées où on l’a croisé cet été en aristocrate compagnie sur les rives de Sardaigne ou du Var. Une image people, pas très “peuple”. Il s’est aussi empressé de démentir, sans convaincre, une quelconque brouille avec Marine Le Pen. Il a enfin tenté de tuer dans l’œuf une méchante polémique qui ramène l’ultra droite à ses gènes, le racisme, la xénophobie et accessoirement l’homophobie.
A Marseille Franck Alisio a joué la discrétion, d’autant qu’on se souvient des mauvaises fréquentations sur Facebook de sa tante, la députée des 11/12 Monique Griséti, qui relayait en son temps le souhait de voir le rappeur Maître Gim’s rejoindre l’Afrique « sa tribu » pour « traire sa chèvre ». Louis Aliot, maire de Perpignan, qui fait partie du cercle restreint lepéniste, a plaidé la culpabilité collective en affirmant sans vergogne à propos des racistes : « il y en a partout ». Comprendre dans les autres partis. Un peu court pour justifier ce qui s’est passé à Carcassonne où un policier municipal, par ailleurs membre du service d’ordre du RN, s’est laissé piéger par sa propre caméra en déversant quelques ignominies d’un racisme crasse. On va en conséquence, dans ce camp-là retranché derrière des « pudeurs de gazelle » peu crédibles, se remettre à l’ouvrage pour tenter de parachever la « dédiabolisation » entamée par Marine Le Pen en excluant en 2015 son père et en rebaptisant partiellement dans la foulée sa formation.
Qui a suivi à Marseille, comme observateur, le FN et le RN sait combien il y a encore très loin de la coupe aux lèvres. Un Stéphane Ravier (candidat aux sénatoriales) n’a jamais manifesté ce type d’atermoiements, lui qui, il y a un peu plus d’un an, laissait circuler sur le Web les images de son expédition à deux pas du Vieux-Port visant des naufragés de l’immigration réfugiés dans une ruelle misérable avec une association caritative. Que le RN s’en défende mollement ou pas du tout, il est un peu à l’image de ces maisons agressées par la sécheresse, son crépi craque assez facilement.
La Métropole est plus que jamais divisée et impuissante
Dans ce dernier épisode, on retiendra finalement le procès fait à Aurore Berger (ministre déléguée chargée de l’égalité entre les hommes et les femmes et la lutte contre les discriminations) pour la maladresse avec laquelle cette proche de Gabriel Attal a géré cette thématique réveillée par la boule policière puante de Carcassonne. « C’est rare. Mais sur ce coup, Prisca Thevenot a totalement raison. Comment Mme Bergé peut-elle rester ministre des discriminations en disant que le grand remplacement n’est pas une théorie raciste ? », a lancé le coordinateur national des Insoumis, le député de Marseille, Manuel Bompard. Et d’ajouter : « Faut-il lui rappeler que le complot de la submersion a toujours été celui des pires extrême-droites racistes et antisémites. ». Rapprocher Thévenot de Bompard, c’est comme réunir les forts Saint-Jean et Saint Nicolas. Ça mérite une ode au flic audois.
Ces poussées de fièvre nous feraient presque oublier l’exploit réalisé – rare en ces temps – par l’Olympien Benoit Payan. Il a fait plier d’une voix la Métropole, mais surtout son président Nicolas Isnard dont le budget a été recalé au grand dam du RN et de la droite républicaine. On peut s’en réjouir, puisque le maire de Marseille assure avoir sauvé une dotation d’exception de 35 millions pour sa ville. Oui mais après ?
La Métropole est plus que jamais divisée, en difficulté budgétaire, affaiblie. Et là, si on se contente de cette bataille gagnée, c’est une guerre perdue qui se profile pour cette entité territoriale, ses doublons, ses blocages, son impuissance qui nourrissent le discours mortifère d’une Sarah Knafo et de tous ceux qui estiment que ce monde doit être régi par la loi des plus forts.












