L’image diffusée par une des chaînes d’info continue est singulièrement symbolique : sur l’escalier géant du lycée Saint Exupéry, chemin de la Madrague ville, un escadron de CRS se met lentement en mouvement pour repousser une centaine de “bloqueurs”. Pas de heurts, mais une évacuation pépère comme sans doute le service d’ordre n’en a pas l’habitude. Trois jeunes filles, élégamment voilées, restent assises sur les marches. Elles immortalisent leur acte de bravoure en selfies convulsifs, en déployant des sourires façon influenceuses à la recherche d’un buzz. Autres temps, autre façon de manifester sa colère à l’heure des réseaux sociaux et de la téléréalité. En attendant cette révolution d’Octobre attisée par quelques-uns, on retrouve des petits airs de Mai 68, avec le même humour et les mêmes slogans, mais sans doute pas les mêmes causes pour un peuple en colère et incontestablement en panne d’espérance. Les Trente glorieuses et leurs barricades finales n’ayant selon les historiens rien à voir avec les « dix calamiteuses » que ses adversaires reprochent à Emmanuel Macron.
Sourions donc, tant qu’il est encore temps, devant l’imaginaire fécond de quelques lycéens gentiment insolents qui contestent la vétusté des locaux scolaires, l’absence de profs, ou la surcharge des classes. Et surtout Parcoursup cette machine à sélectionner jugés par beaucoup iniques et aggravant la fracture sociale. On a pu lire ainsi sur un carton bricolé à la hâte cet appel à l’autorité: « Supprimez Parcoursup, sinon on vend des stups ». La rime est pauvre, mais l’interpellation est riche d’enseignements.
Ils sont immergés dans un monde de plus en plus anxiogène
Les lycéens témoignent surtout d’une vraie angoisse des lendemains qui déchantent. Ils sont immergés dans un monde de plus en plus anxiogène, notamment en raison de l’afflux continu sur les réseaux qu’ils surutilisent, d’informations planétaires où les dangers éminents (les guerres, la récession, le chômage) le disputent aux prédictions les plus noires (réchauffement climatique, nouvelles pandémies, submersion migratoire). Comme on le dit désormais de l’IA, le manque patent d’humanité dans les données qui abreuvent la jeunesse les conduit irrésistiblement à la désespérance. Pour s’en convaincre, les chiffres de suicides chez les jeunes après le terrible épisode du Covid attestent de ce mal être qui existe chez cette population qui prend aujourd’hui bruyamment la parole.
Elle passe donc aux actes et on a vu de Marseille à Aix, en passant par La Ciotat, des scènes qui ne laissent d’inquiéter, avec un goût de revenez-y, tendance gilets jaunes : l’absence de leaders, de mots d’ordre identifiables, de débouchés possibles. Ici ce sont des bus de la RTM ou un camion des marins pompiers qui ont été pillés puis incendiés. Là, c’est une passante sur le si tranquille cours Mirabeau d’Aix qui reçoit un projectile dans l’œil. Là-bas des années après la catastrophe du chantier naval liquidé, c’est un professeur arrosé d’essence par un individu dissimulé derrière un masque chirurgical.
Mardi, pour la nouvelle journée d’actions « unitaire », on parlera de « confluence des luttes » avec, aux côtés des lycéens, les syndicats (CGT, FO, FSU), les étudiants, les enseignants qui diront que le « saupoudrage » consenti dans l’urgence par les ministères concernés, ou l’appel à la répression judiciaire appelée de ses voeux par le garde des Sceaux, ne sont pas à la hauteur des questionnements livrés sur la place publique par, selon les sensibilités exprimées, « les fauteurs de trouble”, « les émeutiers », « les protestataires » voire, pour les plus extrêmes, « la racaille.»
D’ores et déjà un autre débat s’installe avec en filigrane la perspective de l’élection présidentielle. Et comme en d’autres temps lorsqu’il parlait de culture, un certain Goering sortait son révolver, on dégaine à droite et au centre le mot « instrumentalisation ». A la note du renseignement qui affirmait que la France Insoumise jouait un rôle moteur dans l’insurrection lycéenne, Manuel Bompard, député de Marseille, répond dans un premier temps que ce rapport « ne démontre absolument rien » et il ajoute sans sourciller que le mouvement inspiré par Jean-Luc Mélenchon a toujours plaidé pour « une protestation pacifiste ». Quelques esprits malins pourraient lui rétorquer que son plaidoyer est aussi crédible que celui de Jordan Bardella affirmant, urbi et orbi, qu’il n’a jamais été antisémite comme d’ailleurs Jean-Marie Le Pen qu’il défendait sur ce point de détail-là. Mais une chose est évidente : si LFI et quelques autres organisations politiques se disent solidaires des lycéens et de leurs revendications, les formes violentes des événements qui ont vu des établissements mis en péril, des enseignants molestés, des proviseurs menacés, il est aussi clair qu’ils sont largement débordés par des groupes difficilement identifiables.
Force est cependant de constater que ce mouvement échappe à la sphère politique, prudemment en retrait, même si quelques observateurs sélectifs désignent systématiquement du doigt, ici et là, quelques logos LFI, des drapeaux palestiniens et autres keffiehs.
Jamais les liens entre le politique et les jeunes n’avaient été aussi distendus
Du massif de l’Etoile à la montagne Sainte-Victoire, on se doit d’accepter une réalité : jamais les liens entre le politique – chargé d’organiser la vie de la cité – et les jeunes en attente d’un avenir possible n’avaient été aussi distendus. Les Renaud Muselier, Martine Vassal et autres Benoît Payan auront beau avancer leurs bilans en matière de rénovations des établissements scolaires, d’innovations technologiques ou encore d’améliorations des conditions de la vie estudiantine, il ne sont pas en mesure de répondre à la seule question qui hante ceux qui manifestent: « pour quel futur ? »
Les lycéens et désormais les étudiants provençaux savent que ceux qui sont censés les représenter n’ont pas de réponses tangibles à opposer à leur colère. La récente pantalonnade des sénatoriales dans les Bouches-du-Rhône (affaiblissement de la droite et renforcement du RN) que peu ont suivie, n’incite pas à attendre quelque secours des notables assoupis du palais du Luxembourg. Les débats amorcés pour la Présidentielle annoncent quant à eux, pour l’heure, plus de gesticulations que de réponses aux préoccupations à apporter d’urgence à ceux qui ont envahi les rues. Les derniers mouvements pavloviens d’un pouvoir en sursis ne laissent que peu de place à l’amorce d’un dialogue que réclame ce petit peuple insurgé.
L’automne sera chaud prédisent les météorologues. La température des rues est elle aussi préoccupante d’autant que l’anarchie des revendications est moins lisible que les incendies que quelques Che en herbes rêvent d’attiser.














