Bruxelles sort (enfin) l’artillerie lourde. Après des mois de discussions tendues et de signaux d’alarme venus des bassins sidérurgiques, de Fos à Dunkerque, de la France à l’Allemagne, en passant l’Italie, la Belgique, l’Espagne ou le Royaume-Uni, la Commission européenne, mise sous haute pression par les industriels, a présenté, mardi 7 octobre, un « plan acier » d’une ampleur inédite, destiné à préserver une filière en crise face à la concurrence asiatique, la flambée des coûts de l’énergie ou encore les exigences croissantes de décarbonation.
Ce plan, porté par le commissaire français à l’Industrie Stéphane Séjourné, vice-président exécutif pour la prospérité et la stratégie industrielle de la Commission européenne, marque un tournant assumé vers un protectionnisme industriel européen, jusque-là tabou à Bruxelles.
Des quotas d’importation d’acier réduits de motié, les droits de douane doublés
Le cœur du dispositif repose sur un durcissement des mesures commerciales : les quotas d’importation d’acier exemptés de droits de douane seront réduits de moitié, et les surtaxes appliquées au-delà de ces volumes passeront de 25 % à 50 %, des taux similaires à ceux mis en place aux États-Unis et au Canada. Enfin, le contournement des barrières douanières sera limité par un dispositif qui obligera les importateurs de produits en acier transformé de déclarer dans quel pays le métal d’origine a été produit. Objectif : freiner l’afflux d’acier à bas prix en provenance de Chine, d’Inde ou de Turquie, accusé de déstabiliser les marchés européens.
« Nous devons cesser d’être naïfs face à des pratiques déloyales », a souligné Stéphane Séjourné, assurant qu’il ne s’agissait « ni d’un repli, ni d’un geste anti-marché, mais d’un acte de souveraineté ».
Une situation d’« urgence industrielle »
Il s’agit de « la clause de sauvegarde la plus robuste jamais mise en œuvre par l’Union », a-t-il insisté. Une mesure spectaculaire, justifiée par ce que Bruxelles décrit comme une situation d’« urgence industrielle », alors que les hauts-fourneaux ferment les uns après les autres, comme à Fos-sur-Mer qui ne fonctionne plus que sur un seul haut-fourneau, alors que la production européenne ne tourne plus qu’à 70 % de ses capacités et que près de 18 000 emplois ont disparu depuis 2024.
La Commission veut ainsi offrir à la filière sidérurgique européenne, « au bord de l’effondrement », une « fenêtre d’oxygène » pour, notamment, moderniser ses installations et accélérer sa décarbonation.
Soutien prudent mais appuyé de la France
À Paris, qui poussait fortement, depuis de longs mois, pour l’adoption d’un tel plan, la réaction ne s’est pas fait attendre. Le ministère de l’Économie a salué une décision « essentielle pour la souveraineté industrielle européenne », tout en appelant à une adoption rapide du règlement par le Conseil et le Parlement européens. Pour l’heure, 11 états membres, sur 27, la France en tête, se sont engagés à approuver le texte, certains, l’Allemagne par exemple, ne cachant pas leur réticence alors que l’interdiction de l’acier, chinois notamment, à bas coût, va mécaniquement entraîneur une hausse des coûts d’approvisionnement pour les industriels.
La France, où l’acier reste un symbole politique fort, compte peser de tout son poids, avec l’espoir, surtout, que ce dispositif permettra de sécuriser les projets de décarbonation de ses sites, en particulier ceux d’ArcelorMittal à Fos et Dunkerque, suspendus depuis plusieurs mois faute de visibilité.
Fos : le haut-fourneau à l’arrêt pour au moins un mois après un incendie
Un violent incendie a ravagé dans la nuit du 7 au 8 octobre une partie des installations de l’usine ArcelorMittal à Fos-sur-Mer. Si aucun blessé n’est à déplorer, les dégâts matériels sont conséquents : l’aciérie, cœur du site sidérurgique, est à l’arrêt pour au moins un mois. L’alerte a été donnée vers 4 h du matin le 8 octobre. Le feu a pris sur des bandes transporteuses de matières premières alimentant l’aciérie. Plus de 70 sapeurs-pompiers et une trentaine d’engins ont été mobilisés pour venir à bout des flammes, maîtrisées aux alentours de 9 h. « L’incendie a provoqué d’importants dégâts sur les structures métalliques et les équipements électriques », a précisé la direction d’ArcelorMittal dans un communiqué. Une enquête interne, appuyée par les services de secours, est en cours pour déterminer les causes exactes du sinistre.
Selon la direction du groupe, la remise en service de l’aciérie prendra « au minimum quatre semaines ». Le temps nécessaire pour évaluer les dommages, remplacer les installations brûlées et sécuriser le périmètre. Le haut-fourneau n°1, qui dépend de cette unité, est également à l’arrêt. Les autres secteurs du site (laminoirs, unités de finition, logistique portuaire) continuent de fonctionner « partiellement », selon les besoins de production. Une situation qui inquiète les syndicats, qui craignent un arrêt beaucoup plus long, qui toucherait alors toutes les chaînes.
« Cet arrêt pourra être adapté en fonction de l’évolution des travaux de réparation », indique l’entreprise, qui précise que les salariés concernés par l’arrêt de leur installation pourront être placés par la direction locale « en formation, en repos (jours consolidés) ou en activité partielle de longue durée (APLD) ».
ArcelorMittal accueille favorablement le plan, mais reste vigilant
Deuxième groupe sidérurgique mondial et premier producteur européen d’acier, ArcelorMittal se montre également satisfait de la nouvelle orientation européenne, tout en appelant à une mise en œuvre « rapide et cohérente ». Le groupe, qui a vu son cours en bourse bondir de plus de 6 % à l’annonce du plan, y voit un signal fort en faveur d’une reconstruction de la compétitivité industrielle européenne. Dans un communiqué, Aditya Mittal, le patron d’ArcelorMittal, s’est déclaré « sincèrement soulagé par les propositions de soutien de l’industrie européenne de l’acier annoncées aujourd’hui. Je tiens à remercier la Commission et les États membres d’avoir compris la gravité de la situation et d’avoir agi de manière ferme et adaptée. L’industrie européenne de l’acier, et plus largement le secteur manufacturier, peuvent désormais envisager un avenir bien plus solide, et cette journée marque une étape dans cette direction ».
ArcelorMittal rappelle cependant que la transition vers l’acier « vert » suppose des investissements massifs et durables – près de 1,8 milliard d’euros pour la seule décarbonation de Dunkerque – qui nécessitent une visibilité à long terme sur les règles du jeu. La mise en œuvre du plan sera déterminante pour relancer en particulier ce chantier, crucial pour l’avenir de la filière française. Mais sur cette question, le géant sidérurgique s’est bien gardé de toute annonce jusque-là.
Il n’en reste pas moins que pour l’UE, longtemps accusée de laisser filer ses usines, cette offensive marque le retour d’un volontarisme industriel assumé et inédit. Un premier signal attendu depuis longtemps par ceux qui, des rives de la Méditerranée à celles de la Mer du Nord, veulent encore croire à l’avenir de l’acier européen.
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