A lire les dernières informations concernant le Rassemblement National à Marseille, il est peut-être recommandé de chausser des lunettes à double foyer, pour éviter les maux de tête en tentant de comprendre de quoi cette formation politique est vraiment le nom. Dans la même séquence on a vu ainsi le candidat de « l’extrême droite » – qualification qu’il récuse – accueillir sur sa liste en construction les candidats de Reconquête, le parti d’Eric Zemmour et de Sarah Knafo qui s’inspire des théories racistes de Renaud Camus, repousser les offres de service de pétainistes par trop connotés (Parti de la France), revendiquer, comme autant de trophées, l’arrivée d’anciens colistiers de Jean-Claude Gaudin, centristes compris…
On n’oubliera pas, dans cette valse folle, les amis de Martine Vassal et de Renaud Muselier abandonnant, pour rejoindre Allisio, le LR, Renaissance, le centre à leur naufrage. Sans omettre ceux d’Eric Ciotti sacrifiant sans complexe à la dérive des continents idéologiques, en préemptant l’acronyme UDR, le gaullisme n’étant plus ce qu’il a été. La messe en latin est dite.
Dans ce maelström marseillais comment, pour l’électeur lambda, décrypter ce rassemblement local que Franck Allisio fait prospérer ? Il suffit à ce dernier, pour enfler, de fouiller dans les ruines d’une droite à terre où la trahison, le déni, l’amnésie n’en finissent pas de gangréner un maigre héritage. Le gaudinisme se réduit aujourd’hui à un nom et une tombe dans un cimetière de quartier. Inutile de remonter aux temps anciens où l’extrême droite se nourrissait du poison de l’antisémitisme ou de l’abjection de la collaboration. La Ve République suffit, de fait, pour appréhender la mutation lente qui fait que le RN est passé d’un souffle embryonnaire à, aujourd’hui, un vent puissant qui menace la ville. La cité qui a résisté, jusque-là, aux Barbaresques, aux Catalans, à Louis XIV, à la peste, à Napoléon III, aux Prussiens, aux Nazis… cèdera-t-elle au RN ?
Avec les immigrés, les rapatriés
Au commencement des années soixante, Gaston Defferre est un maire bâtisseur. Hôpitaux, grands ensembles, universités, port… apportent à la ville l’élan qui doit effacer à terme les années noires où elle avait survécu malgré les destructions, la répression et les déportations. Fernand Pouillon a redessiné, autour du petit palais – mairie, le nouveau visage du Vieux-Port et d’autres architectes s’empressent jusqu’aux piémonts des hauteurs collinaires (La Nerthe, l’Etoile, le massif des Calanques) d’imaginer ces tours et immeubles qu’on construira dans l’urgence. Ils doivent accueillir prestement une immigration nécessaire au développement économique et un exode contraint par l’effondrement colonial, dont l’Algérie Française.
L’extrême droite est réduite alors à sa plus simple expression. Son passé collaborationniste a trouvé un temps refuge dans le vote poujadiste. Mais la carrière de Pierre Poujade se résumera à cinq années (1953-1958). Suffisant pour inoculer durablement dans le champ politique l’antiparlementarisme, le rejet de l’Etat centralisé, la contestation de l’impôt. Un demi-siècle, plus tard les gilets jaunes enfourcheront partie de ces thèmes. Le RN aussi.
De Gaulle ayant « compris », à sa manière, la revendication des Pieds-Noirs, c’est aussi, dans ces premières années de la Ve République, l’arrivée de plusieurs dizaines de milliers de rapatriés d’Algérie qui vont, Méditerranée oblige, poser leurs valises et parfois leurs cercueils dans les villes littorales : de Port-Vendres à Montpellier, de Nîmes à Toulon, de Fréjus à Nice, en passant massivement par Marseille. Gaston Defferre les recevra avec brutalité. Il déclare devant le flux qui submerge sa ville : « Marseille a 150 000 habitants de trop. Que les Pieds-Noirs aillent se réadapter ailleurs ! » (1).
Souvent d’origine espagnole, italienne, alsacienne, ou encore séfarade, le ressentiment des Pieds-Noirs ne fera qu’amplifier au cours des années et la droite comme l’extrême-droite puiseront dans ce vivier désormais marseillais des forces capables de mettre en danger « l’inamovible maire de Marseille ». « Gaston » frôle du reste la défaite en 1983, alors qu’il est ministre de l’Intérieur de François Mitterrand. Il a pourtant accepté, sur le plan local, l’union de la gauche toujours effective dans le gouvernement de Pierre Mauroy. Il ne devra son salut qu’à l’arithmétique singulière de la loi PLM et une tentative d’attentat contre la grande synagogue de la rue Breteuil que le ministre utilise pour pointer du doigt droite et extrême droite.
Le Front fait front à Marseille
Une victoire à l’arraché qui sera insuffisante pour empêcher le FN d’obtenir, en 1985, son premier Conseil général de France. L’avocat Jean Roussel (ancien porte-parole du Parti Républicain dans le 13) crée la surprise et emporte le canton de Notre-Dame Dumont. Il rejoint le FN. Le ver est dans le fruit d’autant que le Parti communiste perd de son influence dans les quartiers populaires où, peu à peu, le FN va faire souche.
En 1986, la proportionnelle ayant été réintroduite pour les élections législatives, la formation lepéniste peut revendiquer, c’est un record, quatre sièges « marseillais » détenus par des députés frontistes (Jean Roussel, Pascal Arrighi, Ronald Perdomo et Gabriel Doménech). 1988 confirme cette poussée irrépressible avec Jean-Marie Le Pen qui déboule au premier tour en tête à Marseille avec 28,3 %, devant Mitterrand (26,9 %). Le slogan n’a pas fait encore chorus mais les frontistes phocéens peuvent revendiquer d’être « à jamais les premiers ». Ils ont brisé, dans une ville détenue par la gauche depuis la Libération, le fameux plafond de verre derrière lequel droite et gauche croyaient encore pouvoir se protéger.
Face à la complicité parfois honteuse de l’UDF, conduite par Jean-Claude Gaudin, et l’impuissance des gaullistes tenus à l’écart, le FN va s’installer durablement dans toutes les institutions politiques, à commencer par la région Paca que le socialiste Michel Pezet a perdu en 1986.
Une notabilité revendiquée
Pour autant le FN, au tournant des années 90, n’a pas encore atteint la notabilité qu’il revendique aujourd’hui après avoir écarté les derniers frontistes « toxiques », tels Stéphane Ravier. Si des tractations plus ou moins secrètes ont lieu à cette époque entre le FN et la droite républicaine, Le Pen n’est pas persona grata dans la ville. Ses conférences de presse sont censurées du Provençal à la Marseillaise, en passant même par Le Méridional dont un des éditorialistes, Gabriel Doménech, a pourtant été élu député du FN. Mais Le Pen père paye toujours ses jeux de mots douteux, « Durafour crématoire » ou « sidaïque » et surtout sa sortie sur les camps de la mort, un « point de détail de l’Histoire » selon lui.
Il n’en a cure. Au siège marseillais du FN, place Sadi Carnot, il se vante devant quelques rares reporters, dont nous étions, d’avoir « acheté chez un antiquaire le crâne décapité de Sante Geronimo Caserio », l’anarchiste qui a assassiné le président Carnot en 1894 à Lyon. Le FN est encore loin de la blancheur de colombe que revendique ces derniers jours, devant ses juges, Marine Le Pen.
Le pouvoir au bout de la dédiabolisation
Le Pen ayant été écarté, malgré sa prière à Jeanne d’Arc, sa fille devenue présidente du FN puis du RN va engager une mue de son mouvement. On présente désormais comme « le gendre idéal » Jordan Bardella, avec une biographie ripolinée par quelques communicants. Le Rassemblement National va peu à peu se débarrasser de ses lourds oripeaux qui souillent son image, « se dédiaboliser » selon l’expression des médias. La France qui vote est priée d’opter pour une mémoire sélective. Oublié l’épisode du couple Mégret mettant à genoux la vie culturelle à Vitrolles, celui de Jean-Marie Chevalier (2) dont la gestion controversée a ruiné l’image de Toulon (1995-2001), le népotisme d’un Jacques Bompard à Orange ou plus récemment les présumées turpitudes d’un David Rachline à Fréjus (3). Des scories que les nouvelles têtes du parti vont tenter d’effacer. Quelques abcès résiduels seront escamotés avec un langage lisse autant que policé.
Quoi de mieux pour ce faire que des prises de guerre comme Franck Allisio à Marseille, passé de l’UMP au RN sans excessive pudeur de gazelle ? Marine et Bardella adoubent à tout va et prient leurs nouveaux lieutenants de pratiquer les assouplissements idéologiques. On pratique sans complexe le grand écart allant des revendications des milieux populaires criant famine aux recommandations des instances patronales appelant au profit, de Poutine massacrant l’Ukraine à Trump assassinant la démocratie, de la privatisation de la radio et la télévision publiques, accusées de bâillonner l’opinion, aux médias de Bolloré affichant en une du JDD Marion Maréchal qualifiant la tragédie de Minneapolis « d’accident malheureux » provoqué par des « manifestants d’extrême gauche ». Interdit d’en sourire puisque, selon l’antienne qui a métastasé une partie du corps électoral, « on n’a pas encore essayé » le RN. La France profonde est priée de donner sa chance au produit.
Chaque jour M. Allisio s’amuse de voir sa principale adversaire, Martine Vassal, venir tenter de labourer sa parcelle. Elle annonce – ce en quoi il est d’accord – de ne plus subventionner SOS Méditerranée, qui vient au secours entre Afrique et Europe aux migrants, et de faire de l’insécurité sa priorité. On n’est jamais aussi bien servi que par les autres. D’autant qu’après avoir repoussé, avec une force dont il souhaite qu’on la croie sincère, les services des nostalgiques du maréchal Pétain, il s’affiche avec un ancien du Modem venu gonfler ses rangs. Ce dernier, Patrick Thévenin, dirige un pressing. Ce sera parfait pour se débarrasser des « tâches » qui persistent ici et là au RN et pouvoir lancer sans complexe dans les meetings le très fraternel « on est chez nous ». On veillera jurent les supporters d’Allisio à ce que plus personne dans son entourage ne se commette sur Facebook dans le groupe « La France avec Jordan Bardella », où une enquête a déniché en juin dernier cette perle noire : « Il nous manque un mec à petite moustache. Tout serait fini très vite ». Mais ça, juré, craché, promis, c’était avant le grand remplacement à la mairie de Marseille, que Franck Allisio appelle de ses vœux.
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(1) Enquête au cœur du nouveau Front National de Sylvain Crépon (Nouveau Monde Editions)
(2) Ascenseur pour les fachos de Claude Ardid (Plein Sud)
(3) Les Rapaces de Camille Vigogne Le Coat (Les Arènes)






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