Une semaine encore où le pouvoir, incarné par Emmanuel Macron depuis bientôt dix ans, a une fois de plus vacillé comme il avait dangereusement tangué pendant l’épisode des gilets jaunes, celui des violences urbaines ou encore des paysans en colère. A chaque fois une étincelle : hausse des carburants et limitation à 80 km/h sur certaines routes secondaires, bavure policière avec la mort de Nahel Merzouk, accord du Mercosur et contraintes des normes européennes. A épisodes différents les mêmes réactions politiques à quelques nuances près : une droite qui fait front mollement ou dans le désordre, une gauche qui avance en rangs épars, une extrême-droite qui choisit ceux qu’elle défendra en raison de ses intérêts électoraux.
Sous le soleil automnal de cette fin de règne, rien n’a vraiment changé même si quelques-uns se prennent à rêver de « convergences des luttes », de démission de tel ou tel ministre, d’appel au peuple à prendre d’assaut la rue, Matignon, l’Elysée façon 1789.
Pour l’heure pas de tsunami en vue, même si les syndicats enseignants se félicitent à Marseille des 10 à 15 000 manifestants (moitié moins selon la police) du mardi 6 octobre qui ont déferlé sans violence sur la Canebière. Un constat incontestable s’impose cependant. Après ces longues journées de turbulence lycéenne et estudiantine, le pouvoir n’a plus les moyens ni le temps de répondre aux aspirations d’une jeunesse sans horizon lisible, assaillie d’infos anxiogènes et donc en panne d’espérance, ce qui devrait lui être consubstantiel puisque Aristote nous rappelle que l’espoir est « le songe d’un homme éveillé. »
Mais l’heure, on l’aura compris, n’est pas à philosopher mais pour les partis politiques, à sauver leurs meubles à défaut d’avoir su le faire pour leurs idées. Il est de fait intéressant d’observer ce que furent, ces derniers jours, les gestes ou gesticulations, les paroles ou silences de nos élus marseillais.
Benoît Payan entre deux rendez-vous judiciaires – notamment avec Nicolas Pagnol à Paris pour un règlement de comptes autour du château de la Buzine – a choisi le jeûne médiatique, pendant que les jeunes marseillais s’exprimaient, avec ou sans porte-voix, devant leurs établissements scolaires ou sur nos artères. La premier magistrat divers gauche souhaite cependant une ville pacifiée et appelle « à l’apaisement de chacun, et à retrouver le chemin d’une expression démocratique des revendications ». Il affirme aussi se tenir « aux côtés de ceux qui défendent le service public et l’avenir de nos jeunes, pas de ceux qui cassent, incendient et violentent ». On l’a vu plus éloquent.
Martine Vassal (Divers droite) a offert elle aussi un service minimum. Elle a condamné les dégradations et estime que « le mouvement lycéen se transforme en chaos urbain.» Elle appelle donc à la plus grande fermeté, sans oublier de désigner ceux qu’elles jugent coupables : « Honte à ceux qui soufflent sur les braises comme le fait LFI.» Plus prolixe par contre lorsqu’elle distrait quelques minutes de son calendrier, que l’on imagine très chargé, pour aller saluer, à Saint-Rémy de Provence… Sarah Knafo la compagne d’Éric Zemmour alliée au parlement européen avec l’AFD, parti néonazi qui réclame désormais le retour dans la sphère allemande de l’Alsace et la Lorraine. Ont-elles parlé des lycéens et du travail, de la famille et de la patrie ? Mystère.
La France Insoumise et tout particulièrement le député de Marseille Manuel Bompard revendiquent d’être « en soutien de la mobilisation lycéenne. » Le parlementaire accuse Sébastien Lecornu Premier ministre, après son allocution télévisée, de « prendre les Français et les lycéens pour des imbéciles » et il appelle à la poursuite du mouvement. Sans surprise et revendiquant son rôle de premier opposant au pouvoir en place, il répond au ministre de l’Education, Edouard Geffray, sur un plateau télévisé : « Il n’y a qu’un seul responsable, c’est vous, le gouvernement. Cette situation est le résultat de dix ans de macronisme, d’une succession de mauvaises réformes, de Parcoursup à la réforme Blanquer… ».
Sébastien Barles au nom des Verts populaires ne dit pas autre chose en rappelant son « soutien total à une jeunesse qui réclame des conditions d’apprentissage dignes, des moyens pour l’éducation, la fin de Parcoursup et dénonce les importantes inégalités scolaires, de moyens et d’infrastructures. »
A l’extrême opposée, on n’aura pas été surpris par le tout répressif prôné par Franck Allisio, porte-parole de la campagne présidentielle de Marine Le Pen. Le député et conseiller régional vise donc ceux qu’il appelle « les lycéens-émeutiers ». Il veut la suppression des aides régionales pour ces fauteurs de troubles et il annonce que le groupe RN-UDR déposera une motion visant les lycéens sanctionnés en conseil de discipline. « Remettre de l’ordre » est, selon lui, une priorité pour, à partir du principe soutenu par sa formation du « casseur-payeur », défendre les intérêts des contribuables provençaux qui n’ont pas à payer les dégâts de ce qu’il qualifie de « guérilla urbaine ». On peut compter sur sa célérité lui qui vient de licencier son assistant parlementaire, Louis Grégoire, soupçonné comme Jordan Bardella d’avoir relayé des thèses antisémites sur les réseaux sociaux et promu les collaborationnistes faisant l’apologie du nazisme. Bon prince, le député RN laisse au contrevenant « le temps de la clarification ». Les lycéens eux n’auront pas cette chance.
On ne s’étonnera pas de cette bipolarisation quasi primaire ou la manière d’observer la situation dans chaque camp n’a qu’un objectif prioritaire, gagner des parts du marché électoral qui s’ouvre en 2027. On notera cependant combien est sous-estimé le mal être d’une jeunesse qui paradoxalement ne demandait jusqu’ici qu’à croire la formule de Victor Hugo : « L’éducation, c’est la famille qui la donne ; l’instruction, c’est l’Etat qui la doit. » Et c’est bien ce que l’on entend de l’Estaque à la Valentine de Saint Antoine à la Pointe Rouge : que l’Etat, la Région, la ville remplissent leur rôle en matière éducative et en finissent avec les inégalités criantes entre quartiers, entre public et privé, entre les damnés de la terre et les abonnés des privilèges.
Pour les jours qui viennent les lycéens espèrent que convergent vers eux tous ceux qui estiment que l’avenir de la jeunesse française n’est pas réductible à un programme, une ambition, un dessein personnel. En 68 des lycéens et étudiants assez semblables à eux gueulaient joyeusement « cours camarade, le vieux monde est derrière toi. » Aujourd’hui il est toujours devant ce vieux monde pour masquer la vue sur un avenir plus juste.















