La Ligue pour la protection des oiseaux (LPO) a tenu son congrès national samedi 20 juin au Palais du Pharo, à Marseille, en partenariat avec la Ville et le Palais du Pharo. Un rendez-vous symbolique, organisé dans la cité phocéenne à l’occasion des 50 ans de la loi du 10 juillet 1976 relative à la protection de la nature. Conférence inaugurale du biologiste Marc-André Selosse, table ronde sur les acquis et les limites du droit de l’environnement, assemblée générale, remise des Macareux d’Or : la journée a mêlé bilan, alertes et appels à l’action face à l’effondrement de la biodiversité.
Marseille, décor naturel et politique
Le choix de Marseille n’a rien d’anodin pour la LPO. En ouvrant le congrès, Danielle Castagnoni, présidente de la LPO Provence Alpes Côte d’Azur et administratrice de LPO France, a rappelé la singularité écologique de la région, entre mer, montagne, plaines et zones humides. « Un quart de la biodiversité française est représentée en PACA », a-t-elle souligné, saluant une région « absolument exceptionnelle ». Marseille a également été présentée comme un territoire de contrastes, à la fois urbain, littoral et naturel. « Marseille, c’est une ville vraiment très spéciale. Une mosaïque de peuples, une mosaïque culturelle. C’est aussi une ville rebelle », a lancé Danielle Castagnoni, avant de conclure : « Aujourd’hui, sur le port, c’est la voix de la LPO qu’on va entendre. »

Pour Hervé Menchon, adjoint au maire de Marseille délégué à l’environnement et à la biodiversité, la ville constitue un terrain majeur pour penser la cohabitation entre les habitants et le vivant. Il a rappelé que Marseille compte plus de 4 400 espèces recensées, dont 281 espèces d’oiseaux. « Protéger le vivant, ce n’est pas seulement préserver quelques espaces remarquables qui serviraient d’alibi pour ne rien faire ailleurs. C’est apprendre à mieux cohabiter avec l’ensemble des espèces sur l’ensemble de notre territoire », a-t-il défendu.
L’élu a également insisté sur l’importance de la sensibilisation, notamment auprès des plus jeunes. « On protège mieux ce qui nous émerveille », a-t-il résumé, voyant dans l’éducation à la biodiversité un levier pour former les futurs défenseurs du vivant. Le président de la LPO a elle aussi insisté sur la place des jeunes dans l’avenir du mouvement. « Le dynamisme des jeunes qui s’affirment chaque jour davantage montre combien nous sommes attentifs aux perspectives d’avenir », a-t-il déclaré.

Cinquante ans après, une loi fondatrice mais fragilisée
Fil rouge du congrès, la loi du 10 juillet 1976 a été présentée comme un texte fondateur de la protection de la nature en France. Pour Capucine Edou, adjointe de la Ville en charge de la mer, du littoral et de la transition écologique, vice-présidente de la Métropole Aix-Marseille-Provence déléguée à la transition écologique, cette loi « visionnaire » a marqué une rupture en affirmant une idée désormais centrale : « La nature n’est pas une ressource épuisable, elle est un patrimoine commun. »
La représentante de la Métropole a rappelé que le territoire métropolitain, le plus vaste de France, constitue aussi l’un des principaux réservoirs de biodiversité du bassin méditerranéen. Elle a notamment mis en avant la stratégie métropolitaine en matière de biodiversité, les atlas communaux et les dispositifs Refuges LPO. « Vous êtes des sentinelles, des éclaireurs, mais aussi des porte-voix rappelant sans cesse l’urgence d’agir », a-t-elle adressé aux militants et bénévoles de la LPO.

Mais le congrès a surtout été marqué par un ton d’alerte. Allain Bougrain Dubourg, président de la LPO, a dressé un bilan sévère de l’état de la protection de la nature en France. S’il a rappelé plusieurs succès historiques, comme le retour de la cigogne blanche, il a dénoncé les reculs actuels. « La protection de la biodiversité se décompose, elle s’émiette, elle se ronge au point d’atteindre le non-sens », a-t-il lancé. Le président de la LPO a multiplié les exemples : loups, civelles, espèces protégées, Camargue, ou encore grands projets d’aménagement. « Que reste-t-il de ce mot “protection” plein de promesses ? », a-t-il interrogé. Pour lui, la biodiversité souffre aussi d’un déficit de récit face à l’urgence climatique, plus visible dans le débat public. « Plus discrète, plus pudique, la biodiversité s’étiole en silence », a-t-il regretté.

Le vivant comme réseau, pas comme décor
La conférence inaugurale de Marc-André Selosse, professeur au Muséum national d’histoire naturelle, a élargi la réflexion. Le biologiste et mycologue a insisté sur l’interdépendance entre les êtres vivants, loin d’une vision de la nature comme simple décor extérieur à l’humain.
« Le vivant apparaît comme un réseau, comme une toile délicate mais fortement tissée », a-t-il expliqué. Dans cette logique, utiliser le vivant n’est pas en soi un problème : c’est même, selon lui, une condition de la vie. Mais cette dépendance impose une responsabilité. « Abîmer le vivant, c’est s’exposer à n’être plus vivant demain », a-t-il prévenu.

Marc-André Selosse a aussi appelé à dépasser l’idée d’un équilibre naturel figé. Pour lui, la nature n’est donc pas un musée à conserver intact : « L’idée, ce n’est pas de conserver un équilibre, c’est d’accompagner une dynamique », a-t-il affirmé.
Son propos s’est aussi voulu très concret, notamment sur les haies, les sols, les chauves-souris, les pollinisateurs ou la végétalisation urbaine. La biodiversité, selon lui, rend des services directs : elle protège les sols, filtre l’air, limite certaines maladies, soutient l’agriculture, rafraîchit les villes et participe à la santé humaine. « La nature, ça se mange », a-t-il lancé, plaidant pour une réintégration du vivant dans les politiques urbaines et agricoles.
Le droit et la science comme armes de protection
La table ronde consacrée aux 50 ans de la loi de 1976 a également permis de revenir sur la place du droit dans la protection de la nature.

Agnès Michelot, juriste à l’Université de La Rochelle, a rappelé que la loi de 1976 avait constitué un tournant en unifiant un régime de protection des espèces et en ouvrant la voie à la démocratie environnementale. Mais elle a aussi souligné les limites d’un droit construit depuis une position de surplomb de l’humain sur la nature. « Le droit, ce n’est jamais qu’un projet de société », a-t-elle rappelé, estimant que la difficulté reste de penser l’humain comme faisant partie du vivant. La juriste a notamment mis en avant le principe de solidarité écologique, introduit plus tard dans le droit français, qu’elle définit comme « la reconnaissance des interdépendances ».

Anouk Puymartin, de BirdLife International, a replacé ces enjeux dans une perspective européenne. Elle a rappelé que la directive Oiseaux de 1979 puis la directive Habitats de 1992 ont permis de construire un cadre commun de protection, notamment à travers le réseau Natura 2000. « Les oiseaux n’ont pas de frontières », a-t-elle résumé, insistant sur la nécessité d’une coordination européenne.

Le volet répressif et judiciaire a aussi été abordé avec le colonel Yannick Tholozan, du Commandement pour l’environnement et la santé de la gendarmerie nationale. Il a rappelé que la gendarmerie avait pleinement sa place dans la protection de la nature, en intervenant à la fois dans la constatation des infractions, l’enquête et le suivi des remises en état. L’enjeu n’est pas seulement de sanctionner les atteintes au vivant, mais aussi d’aller jusqu’à la réparation concrète des milieux dégradés.

Martin Plancke, de la Fondation pour la recherche sur la biodiversité, a prolongé cette réflexion en analysant comment évaluer, de manière scientifique et juridiquement recevable, le coût de destruction d’une espèce, d’un habitat ou d’un écosystème ? La fondation travaille notamment avec la LPO sur le préjudice écologique, afin de donner aux décisions de justice des bases plus solides pour chiffrer les dommages causés au vivant. Il s’agit, au fond, de mieux faire reconnaître la valeur écologique d’une espèce ou d’un milieu lorsque ceux-ci sont détruits.

Cédric Marteau, pour LPO France, a aussi insisté sur le travail mené avec les magistrats pour mieux faire reconnaître les atteintes à la biodiversité dans les décisions de justice. Selon lui, l’enjeu est de rapprocher la lecture scientifique des dommages écologiques avec les outils juridiques dont disposent les juges pour évaluer le préjudice écologique.

Une association en première ligne
Le congrès s’est aussi tenu dans un climat politique tendu pour les associations environnementales. Dans un message adressé aux participants, Catherine Chabaud, ministre de la Transition écologique, chargée de la Mer et de la Pêche, a salué le rôle de « vigie juridique » de la LPO et condamné les attaques visant les associations de protection de l’environnement. « Ces attaques sont inacceptables », a-t-elle déclaré, estimant qu’elles pénalisent le travail de celles et ceux qui se mobilisent pour la cause environnementale.

Elle a également pointé les débats récents autour du zéro artificialisation nette et les tentatives de recul dans les politiques environnementales. « À l’heure où la nature apparaît comme notre meilleur rempart face à la menace du changement climatique, et où notre biodiversité fait face à sa sixième extinction de masse, ces tentatives de recul sont profondément regrettables », a-t-elle estimé.
Face à ces tensions, Christophe Madrolle, président de la commission biodiversité, mer et littoral de la Région Sud, a appelé les militants à tenir bon. « Nous vivons des moments où nous devons rester vigilants, être dans la lutte, être dans la résistance », a-t-il affirmé. Évoquant notamment les débats autour de la Camargue et de la ligne à très haute tension, il a défendu la nécessité de concilier décarbonation et protection des espaces naturels, sans faire primer systématiquement l’économie sur l’environnement.

En clôture de son intervention, Allain Bougrain Dubourg a rappelé que l’engagement de la LPO repose autant sur la science que sur la mobilisation citoyenne. Chaque année, selon lui, 45 000 bénévoles, amateurs ou professionnels, produisent environ 13 millions de données analysées par les scientifiques. Un socle de connaissance indispensable pour défendre la biodiversité devant les institutions et les tribunaux.
La matinée a également été marquée par la remise des Macareux d’Or, les distinctions attribuées par la LPO pour saluer des engagements en faveur du vivant. Trois prix ont été remis : à l’avocat Mathieu Victoria pour la défense du vivant, à Sébastien Blache et Elsa Gartner pour leur action croisant agriculture et biodiversité, ainsi qu’à Meije Rochas, de l’association Graines d’éleveurs.

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