Le ministre de l’enseignent supérieur Philippe Baptiste en visite au Pharo ce matin va devoir rassurer, à défaut de convaincre, les présidents des universités françaises dont l’association France Universités est réunie pour son assemblée générale à Marseille mercredi 27 et jeudi 28 août.
Après une matinée d’échanges hier matin, le président d’Aix Marseille Université, Eric Berton, et le président de l’association, Lamri Adoui (président de l’université de Caen Normandie) ont partagé avec la presse les préoccupations de la rentrée 2025. Elles sont nombreuses et variées, puisent leurs origines dans l’actualité comme dans le passé de ces 10 dernières années, à l’instar du financement de l’enseignement public supérieur.
Eric Berton : faire avancer la connaissance et reculer la haine
Les deux présidents sont parfaitement alignés pour demander beaucoup plus d’investissement de la part de l’Etat afin de mieux répondre aux missions qui incombent à l’université. « Nous accueillons deux millions d’étudiants dans le réseau des membres de France universités. On forme ces jeunes pour favoriser leur émancipation, leur insertion à travers des métiers (…) Nous avons ainsi entre nos mains une partie de l‘avenir de la jeunesse du pays. C’est un enjeu d’emploi, d’innovation, de recherche, de souveraineté et de compétitivité. On devrait tous se retrouver pour bien financer cet avenir », plaide Lamri Adoui.
Eric Berton va plus loin encore avec cette dose de politique qu’il affectionne : « Les universités sont le creuset de l’avenir. On forme la jeunesse, toutes les jeunesses. Notre honneur c’est d’accueillir, de former, de faire avancer la recherche, de faire avancer la connaissance et reculer la haine. Et donc c’est très important que notre service public soit soutenu financièrement. La situation que nous vivons aujourd’hui est la conséquence du manque d’investissements dans la jeunesse au cours des années précédentes. Quand vous ne faites pas avancer la connaissance, vous faites avancer la haine ou la peur de l’autre et vous arrivez à des conflits. Et donc les universités sont la solution. Et c’est pour cela qu’il faut investir dans la jeunesse, je ne cesserai jamais de le dire. »

Mais cette mission de service public est malmenée. Lamri Adoui rappelle quelques chiffres éloquents. « Entre 2012 et 2022, nous avons connu une croissance de 40% du nombre d’étudiants. Dans le même temps, nos subventions pour charge de service public n’ont progressé que de 9% en moyenne. »
Et d’évoquer les sujets qui fâchent avec des surcoûts accumulés par les établissements sans contreparties : financement chaque année de la hausse de 4% des cotisations retraites des personnels (8 millions d’impact par an pour AMU selon Eric Berton, 200 millions d’euros au niveau national) ainsi que la revalorisation en 2022-2023 des points d’indices (la masse salariale représente en moyenne 83% des budgets des universités selon Amri Adoui), hausse des budgets énergétiques, etc.
Une dizaine d’universités en grandes difficultés en 2026
Dans le processus de Bologne, il y a une vingtaine d’années, il était inscrit que 3% du PIB devaient être consacrés à la recherche et à l’innovation, rappelle Lamri Adoui. « La France met aujourd’hui 2,18%. C’est bien moins que l’Allemagne, que la Suède, que les pays d’Asie du Sud-Est. Et dans ces 3%, la cible c’est 1% pour le public, 2% pour le privé. Or, sur la part publique, nous sommes actuellement à 0,78%. Pour passer à 1% cela représente 6 milliards supplémentaires. Nous ne sommes pas jusqu’aux boutistes et on sait que l’on n’aura même pas 1 à 1,5 milliard d’euros supplémentaires. Ce que l’on demande au moins c’est la compensation de toutes les dépenses supplémentaires évoquées décidées par l’Etat et qu’il nous impose, un refinancement de certaines universités qui sont en très grandes difficultés et dont on sait que l’année 2026 sera terrible. » Une dizaine d’universités seraient en très grandes difficultés financières (fonds de roulement, trésorerie), alerte encore le président de l’ex-Conférence des présidents d’université. Il estime qu’elles vont être contraintes de faire des choix qui remettront en cause leur mission de service public.
Les universités demandent aussi à court terme de déplacer le curseur entre ce qui est financé sur le socle de leur budget et les financements issus des appels à projets, notamment ceux qui concernent des actions pérennes (personnalisation des parcours étudiants, accueil des étudiants en situation de handicap…). Ces dernières ne peuvent pas faire l’objet d’une concurrence entre universités. Dans ces cas, « l’appel à projets n’est pas le mode de financement adapté », estiment en choeur les présidents Adoui et Berton.
Défendre la la liberté académique
A ces préoccupations très concrètes s’ajoutent un contexte menaçant autour des valeurs portées par les universités. Elles concernent d’abord la défense des libertés académiques. La déferlante du trumpisme est passée par là. « La liberté académique, c’est la possibilité de chercher en dehors de toute ingérence politique, économique ou religieuse. On voit qu’un certain nombre de pays dans le monde sont dans ce domaine en difficulté. C’était déjà le cas en Hongrie, en Chine, en Iran et dans d’autres pays, et puis c’est désormais la situation aux Etats-Unis depuis l’arrivée de l’administration Trump au pouvoir en janvier. En quelques mois, observe Amri Adoui, ce pouvoir a réussi à balayer un système qui était extrêmement bien établi puisque les Etats-Unis se sont construits sur la liberté académique, sur le fait d’attirer des personnes de l’étranger pour venir travailler dans les laboratoires américains. »
Ce phénomène brutal en cours aux Etats-Unis interroge les universités françaises. Quelles seraient les évolutions si demain, dans notre pays, il y avait un bouleversement politique de ce type et comment y répondre ? France Universités veut se montrer très vigilante. « Nous n’avons aucun problème avec le gouvernement actuel sur les valeurs mais si l’administration Trump a réussi à balayer en quelques mois un système, c’est bien parce que le terrain était préparé en amont : vous avez des gens qui ne croient plus en la science, on a la désinformation qui s’installe, un affaiblissement des valeurs des institutions qui se retrouvent attaquées ici sur un supposé wokisme, là sur un supposé refus de traiter les cas d’antisémitisme… On atteint progressivement à la réputation des établissements et des institutions. Et au moment où il y un basculement politique, l’opinion est déjà préparée au fait que finalement ce n’est pas si grave que cela… », avertit le président de l’université de Caen Normandie.
Pour contrer ces campagnes de déstabilisation, le président de France Universités annonce qu’après le grand débat qui se déroule à Marseille durant l’AG de France Universités, l’association produira un rapport avec des préconisations afin de « consolider et solidifier la place de la liberté académique en France et en Europe. »

Mettre la mobilité internationale des étudiants hors de la politique migratoire
Autre sujet de préoccupation débattu à Marseille : la mobilité internationale. Dans ce domaine aussi, les menaces sont bien présentes. « Il ne faut pas que cette mobilité internationale des étudiants et des chercheurs soit prise dans un débat de politique migratoire, affirme Lamri Adoui. Pour nous, ce n’est pas le sujet. »
Près de 40% des doctorants viennent de l’étranger, rappellent les dirigeants universitaires. Ces chercheurs participent grandement à l’innovation et la recherche en France. « C’est aussi un enjeu de soft power, de diplomatie scientifique. Quand ils retournent dans leur pays, ils deviennent des ambassadeurs. Il s’agit également d’une question d’attractivité du pays à l’heure où nombre de chercheurs et d’enseignants vont partir à la retraite, compte tenu de notre démographie », souligne le président de France Universités.
Comment accueillir ces étudiants et chercheurs internationaux dans de bonnes conditions ? France Universités, comme sur le thème de la liberté académique, veut faire, après les échanges à Marseille, des propositions qui seront rassemblées dans un rapport dédié. « On demande surtout que les injonctions ne soient pas toujours paradoxales : d’un côté on nous demande d’être attractif et de jouer la diplomatie scientifique, de l’autre on peut nous renvoyer aux enjeux de politique migratoire. »
Réguler le secteur privé lucratif : un projet de loi à la trappe ?
L’instabilité politique française avec une nouvelle menace de chute du gouvernement, tout comme le cycle électoral qui s’ouvre, ne devraient pas faciliter la sérénité des débats sur l’immigration. La fragilité du pouvoir en place remet aussi à plus tard des mesures attendues par le monde universitaire public. Outre le budget, la chute du gouvernement pourrait sonner le glas du projet de loi sur la régulation du secteur privé lucratif : « On a l’habitude de dire que l’enseignement supérieur est devenu une sorte de marchandise. Et cette marchandisation, elle n’est pas complètement anodine, affirme Lamri Adoui. En France, c’est le deuxième secteur le plus lucratif après le luxe. Nous, ce que l’on demande c’est d’abord de travailler à armes égales : lorsqu’un nouvel établissement se présente sur le territoire, il faut une vérification de l’adossement à la recherche, de la composition de l’équipe pédagogique, de l’origine des fonds, de l’insertion des jeunes… »
« Nous demandons depuis très longtemps qu’il y ait une vérification en amont de tous ces items dans ces formations. Face à la concurrence du privé, le sérieux des universités, c’est qu’elles sont évaluées régulièrement, en termes d’enseignements, de recherche, de pilotage. C’est un gage de qualité », renchérit Eric Berton. Et de souhaiter que le projet de loi aille jusqu’au bout. Il doit être débattu à l’Assemblée à l’automne.
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