Les tensions géopolitiques, le retour de la guerre en Europe et l’accélération du réarmement mondial ne concernent pas seulement les états-majors. Ils se ressentent aussi, très concrètement, dans les territoires. C’est ce que le forum « Défense et industrie de défense en région Sud : sommes-nous prêts ? », organisé le mercredi 12 novembre à l’École Centrale Méditerranée par Gomet’Média et ses partenaires, a permis de mesurer.
Entre enjeux de souveraineté, besoins industriels croissants et émergence de nouvelles technologies, la région apparaît comme un acteur majeur, mais encore en pleine transformation.

Après les interventions stratégiques du matin, une table-ronde consacrée aux « opportunités de marché » a ainsi donné la parole à ceux qui, sur le terrain, façonnent déjà l’économie de défense du territoire : ingénieurs de la DGA, PME innovantes, industriels, logisticiens et investisseurs.
La Défense, un secteur à part, sous haute surveillance
D’entrée de jeu, Frédéric Didier, ingénieur en chef de l’armement au sein de la Direction générale de l’armement (DGA), a rappelé un fait simple mais souvent oublié : l’industrie de défense « n’est pas un secteur économique comme les autres ». Forte d’enjeux de souveraineté, de sécurité nationale et d’une réglementation très stricte, elle peut intimider les nouveaux entrants. « Ce sont des équipements qui ont un côté létal, voire déstabilisant, et un acteur qui veut fabriquer ou exporter doit obtenir des autorisations spécifiques », résume-t-il.

Mais c’est aussi un secteur stratégique, l’un des piliers de la balance commerciale française : « En 2024, la France est au deuxième rang mondial des exportateurs », rappelle-t-il, soulignant le poids économique de l’industrie de défense.
La DGA s’appuie sur environ 26 000 fournisseurs, répartis en cercles successifs : d’abord les prestataires classiques, puis les entreprises de la BITD (la base industrielle et technologique de défense), et enfin les fournisseurs critiques, dont dépend directement la performance opérationnelle des armées. Contrairement aux idées reçues, la BITD n’est pas un club fermé réservé aux géants comme Airbus, Dassault, Thales ou Naval Group. « On a 75 % de PME dans la BITD », insiste Frédéric Didier, précisant que la plupart combinent activités civiles et militaires : « La part Défense représente en moyenne 20 % de leur chiffre d’affaires. Donc, souvent, « faire » de la BITD, ça veut dire plutôt diversifier, ça veut dire appliquer ce qu’on fait déjà, mais à des programmes d’armement. »

Pour intégrer ce réseau, le parcours est exigeant, mais pas inaccessible. Pour les entreprises, l’accès au marché se fait selon deux voies : répondre directement aux appels d’offres publics ou s’intégrer, en tant que sous-traitants, aux chaînes de valeur des grands « maîtres d’œuvre » industriels que sont Dassault, Thales, Naval Group, Airbus ou encore KNDS, MBDA, Ariane Groupe, Safran… Dans tous les cas, l’exigence est élevée et la montée en maturité souvent progressive. « C’est un travail de longue haleine », confirme Frédéric Didier.
Onet Technologies, l’industriel qui a appris les codes
Onet Technologies, l’une des branches du (très) vaste groupe Onet, un groupe mondial et familial à la fois, basé à Marseille, est de ceux qui ont su franchir les portes de ce secteur exigeant, grâce notamment à sa spécificité duale, dans de nombreux secteurs d’activité, dont le nucléaire, civil et militaire, en France et à l’international. Son directeur commercial, Maxime Michel-Noël, raconte une entrée progressive mais déterminée dans l’univers très codifié des maîtres d’œuvre de l’armement : « L’entrée n’est pas facile, mais elle est possible. Notre entreprise en est clairement la démonstration ».

L’entreprise, qui combine ingénierie, services et capacités industrielles, un triptyque recherché dans un contexte où les usines doivent augmenter leurs cadences, intervient aujourd’hui sur des programmes sensibles, depuis la maintenance des sous-marins nucléaires d’attaque jusqu’au soutien opérationnel lors des arrêts techniques du porte-avions Charles-de-Gaulle, en passant par l’ingénierie mécanique et simulation, la fabrication de composants à haute performance ou encore les services sur les bases navales de Toulon, Brest et Cherbourg.
Dans un contexte d’accélération industrielle de défense, l’entreprise voit ses perspectives s’élargir. « Quand on parle d’accélération, c’est des usines qui investissent pour étendre leurs capacités. Et là, on a besoin d’acteurs de la BITD pour soutenir ces investissements », explique Maxime Michel-Noël. Pour lui, l’économie de guerre ne signifie pas une explosion des budgets : « L’économie de guerre, ce n’est pas plus d’argent à foison, c’est faire plus avec autant. »
Proneem, la « petite » biotech textile qui dialogue avec l’armée
À l’opposé de ce profil industriel, Proneem incarne une nouvelle génération d’entreprises duales, issues du civil et qui commencent à attirer l’attention des armées. Spécialisée dans les textiles intelligents, la biotech marseillaise travaille depuis cinq ans sur une technologie permettant de protéger les soldats contre les insectes vecteurs de maladies, en rendant les textiles répulsifs.
Une approche différente des traitements insecticides traditionnels, un positionnement atypique mais surtout un chemin long, lent, exigeant, raconte sa fondatrice, Nathalie Hagège, qui se décrit comme un « électron libre » dans l’écosystème militaire. « Il a fallu cinq ans pour être acceptés et montrer que nos technologies étaient performantes », explique-t-elle. Avant de pouvoir parler marchés, il a fallu convaincre : tester, prouver, répondre au réglementaire, puis aux attentes opérationnelles. « Avant de travailler avec les fournisseurs, il faut que l’armée elle-même valide la technologie », souligne-t-elle.

Aujourd’hui, Proneem mène des tests terrain et des projets de R&D cofinancés par l’AID (Agence de l’innovation de défense) et la DGA. Une dynamique qui pourrait ouvrir la voie à de nouveaux usages, notamment via des unités mobiles capables de traiter localement des textiles en zone sensible. « On ne peut pas être juste spectateur de la sécurité nationale », insiste Nathalie Hagège, soulignant qu’elle-même, et son entreprise, sont engagées dans la réserve citoyenne.
Barjane, l’intendance moderne
La défense, ce n’est pas seulement des équipements. C’est aussi l’immobilier, la logistique, les infrastructures nécessaires au fonctionnement des industriels du secteur. Le groupe Barjane, acteur régional majeur, conçoit et exploite des plateformes pour Airbus, Thales ou Dassault. Son directeur, Léo Barlatier, insiste sur la complexité de ces projets : « Il y a toujours quelque chose de particulier à l’intérieur de ces sites », explique-t-il.

À Cholet, Barjane vient d’achever un bâtiment robotisé pour Thales, dédié au stockage de matériels sensibles, au cœur d’un campus de trente hectares. Il a fallu intégrer des contraintes strictes : « Température, hydrométrie, protection contre la foudre… chaque client a des cahiers des charges spécifiques », énumère-t-il, sans trop pouvoir en dire.
Au-delà de la construction, Barjane assume surtout un rôle d’opérateur de long terme, souligne Léo Barlatier : « Nous gardons la propriété des sites et assurons leur maintenance. Il faut qu’ils puissent évoluer ». Une forme d’intendance moderne qui place la logistique au cœur de la souveraineté industrielle.
Les investisseurs changent de regard
Dernier signe de mutation : l’intérêt croissant des investisseurs régionaux. Longtemps frileux face aux entreprises trop liées au secteur militaire, ils revoient désormais leurs positions. « Le monde de l’investissement et le monde militaire, ce n’était pas une évidence », reconnaît Pierre Joubert, administrateur d’Ambition Capital. « Pendant des années, on craignait d’être scotchés à l’entreprise, incapables de sortir. » Mais depuis 2023, relève-t-il, un tournant s’est opéré : montée des technologies duales, besoin de souveraineté, meilleure compréhension des opportunités. « On a commencé à entendre un discours différent », raconte Pierre Joubert.
Certaines startups ont déjà franchi le pas, comme Orus, jeune entreprise niçoise, basée à Sophia-Antipolis et spécialisée dans l’observation spatiale hyperspectrale, qui a signé un contrat de 10 millions d’euros avec la DGA. Et d’autres suivent, assure-t-il, dans le domaine du spatial notamment, mais aussi le maritime, l’IA ou la cybersécurité.

Une région en voie de structuration
Le signe d’une vraie prise de conscience, dans une région Sud qui dispose de tous les atouts, entre bases opérationnelles majeurs, centres industriels, écosystèmes technologiques et tissu dense de PME innovantes. Un maillage qui crée une opportunité unique, mais impose aussi un défi : renforcer les liens entre les armées, les industriels, les startups et les investisseurs, fluidifier les échanges et soutenir les acteurs émergents.
La souveraineté ne se décrète pas, elle se construit tous les jours, pour répondre à des besoins croissants, de plus en plus urgents.
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