La confiance, cette richesse que nos indicateurs ne savent toujours pas mesurer. Sébastien Chaze, directeur régional de l’Adie, l’agence spécialisée dans le micro-crédit et l’une des bénévoles du réseau, Renée Chao, prennent la parole dans cette tribune (*) que Gomet’ publie. Ils y défendent la vertu de la confiance dans un monde où la coopération et les valeurs humaines doivent servir à aider à répondre au défi des limites planétaires. Un magnifique témoignage.
Nous savons compter le carbone. Nous savons compter les euros. Nous savons compter les tonnes de matières premières. Mais savons-nous encore compter ce qui permet à une société de tenir ensemble ?
Nous apprenons aujourd’hui à vivre avec une réalité devenue incontournable : notre planète a des limites. Ma participation à la Convention des Entreprises pour le Climat ne m’a pas appris que nous devions protéger le vivant. Elle m’a surtout aidé à comprendre que la transition à conduire ne sera pas seulement écologique, énergétique ou économique. Elle sera aussi profondément humaine.

Un monde aux ressources plus rares exigera davantage de coopération
Car un monde aux ressources plus rares exigera davantage de coopération. Et aucune coopération durable ne peut naître de la défiance. Peut-être avons-nous simplement oublié de compter ce qui compte vraiment : la confiance. On ne la construit pas seulement avec des mots. On la construit avec du concret, avec des actes.
Depuis plus de vingt ans, c’est cette conviction qui guide mon engagement à l’Adie.
À première vue, notre métier consiste à accorder des microcrédits à des personnes que les banques ne financent pas. En réalité, l’argent n’est jamais qu’un moyen. Il peut fabriquer des armes. Il peut aussi fabriquer la paix. Dans les deux cas, il produit du PIB. La question n’est donc pas seulement de savoir combien de richesse nous produisons, mais quelle société cette richesse permet de construire.
À l’Adie, l’argent sert d’abord à créer les conditions dans lesquelles la confiance peut renaître
À l’Adie, l’argent sert d’abord à créer les conditions dans lesquelles la confiance peut renaître. Le microcrédit n’est pas simplement une petite somme d’argent. C’est un investissement dans une personne. Un pari sur son potentiel. Un instrument au service du lien social, de la dignité et, au fond, de la paix. Exagéré ? Pas tant que cela.
Lorsque Muhammad Yunus reçoit le prix Nobel de la paix en 2006, ce n’est pas pour avoir inventé un nouveau produit financier. C’est pour avoir démontré qu’un crédit accordé à celles et ceux qui en sont exclus peut réduire les inégalités, restaurer la confiance et contribuer à une société plus apaisée. Cette conviction était aussi celle de Maria Nowak.
Après avoir développé la microfinance en Afrique subsaharienne puis en Europe centrale, elle fonde l’Adie en 1989 avec une idée simple : le refus bancaire n’est jamais seulement un refus financier. Il prive souvent une personne de la possibilité de démontrer ce dont elle est capable. Faire de la finance un levier d’émancipation plutôt qu’un facteur d’exclusion : voilà son intuition.
Construire la confiance demande infiniment plus de temps que de la détruire
Construire la confiance demande infiniment plus de temps que de la détruire. J’en ai eu une nouvelle démonstration à Marseille. Depuis plusieurs années, nous cherchons à aller vers des femmes qui ne pousseront jamais spontanément la porte de l’Adie. Pour cela, Alban, responsable de notre équipe marseillaise et Renée bénévole à l’Adie ont imaginé un accompagnement destiné aux femmes africaines les plus vulnérables de la ville.
C’est ainsi qu’ils rencontrent Fatou. Arrivée de Guinée après un parcours migratoire d’une extrême violence, elle a traversé la Libye puis la Méditerranée dans des conditions qui l’ont profondément marquée. À Marseille, elle tresse les cheveux des touristes sur la Canebière pour faire vivre ses deux jeunes enfants.
Pourtant, avant son exil, Fatou était commerçante. Elle achetait des marchandises en ville, approvisionnait les villages de sa région et faisait vivre sa famille. Elle entreprenait. Elle décidait. Elle était reconnue. Un jour, Alban lui demande ce qu’elle ferait si quelqu’un lui prêtait un peu d’argent pour relancer une activité. Sa réponse ne parle ni de commerce, ni de revenus. Elle dit simplement : « Je n’ai confiance en personne. Même pas en moi-même. »
Toute son histoire est contenue dans cette phrase.
L’Adie financera finalement une quinzaine de femmes comme Fatou. De très petits crédits. Dix-huit mois plus tard, tous les prêts sont remboursés. Plusieurs seront renouvelés. Mais le plus important est ailleurs. Fatou possède désormais un compte bancaire à son nom. Elle a constitué une première épargne. Elle se projette de nouveau dans l’avenir. Surtout, elle a retrouvé ce qu’elle croyait avoir perdu. La confiance. Confiance en elle. Confiance dans les autres. Confiance dans une institution qui avait accepté de croire en elle avant qu’elle puisse de nouveau croire en elle-même.

Pendant longtemps, j’ai pensé que je travaillais dans la finance solidaire. La Convention des Entreprises pour le Climat m’a fait comprendre que je travaillais peut-être, sans le savoir, sur une autre ressource. La confiance. Celle qui permet aux personnes, aux entreprises, aux associations et aux collectivités de coopérer lorsque tout pousse, au contraire, à se replier sur soi.
Derrière chaque trajectoire empêchée subsiste une capacité d’agir qui ne demande qu’à renaître
Lorsqu’un microcrédit permet à une entreprise de naître, ce n’est pas seulement une activité économique qui voit le jour. C’est une personne qui retrouve sa capacité d’agir. Une famille qui respire. Un quartier qui gagne en vitalité. Des liens qui se retissent. Je repense souvent à Fatou. Non parce que son histoire serait exceptionnelle. Au contraire. Parce qu’elle nous rappelle que derrière chaque trajectoire empêchée subsiste une capacité d’agir qui ne demande qu’à renaître.
Il suffit parfois qu’une personne tende la main. Qu’une institution accepte de prendre un risque. Qu’un collectif choisisse de faire confiance avant d’exiger des preuves. Alors quelque chose se remet en mouvement. Une personne. Une famille. Parfois même un territoire.
À l’heure où nous apprenons à compter le carbone, l’eau ou la biodiversité, il est peut-être temps d’apprendre aussi à compter ce qui permet à une société de tenir ensemble. La confiance est invisible. Elle ne figure dans aucun bilan comptable. Pourtant, c’est peut-être elle qui produira les plus grands dividendes du XXIᵉ siècle.
Sébastien Chaze,
Directeur régional de l’Adie Provence-Alpes-Côte d’Azur, participant à la Convention des Entreprises pour le Climat (CEC) Provence.
Renée Chao,
bénévole à Marseille et membre du bureau de l’Adie
(*) Attaché à la vitalité du débat local, Gomet’ Media donne régulièrement la parole à des contributeurs extérieurs pour des points de vue, chroniques et autres tribunes. N’hésitez pas à nous proposez-nous vos contributions. La rédaction les accueillera avec plaisir. Notre adresse : contact@gomet.net














