Ce n’est pas encore la révolution d’octobre, qu’on ne nomme pas ainsi en Russie, puisque selon le calendrier grégorien Lénine et Trotsky ont entamé leur marche vers le pouvoir le 7 novembre. Mais le fond de l’air est bel et bien révolutionnaire. Beaucoup doutaient lorsque les premiers lycéens ont voulu dresser devant eux, des barricades de poubelles que le mouvement qui secoue la France irait à son terme. Ils se trompaient, car s’il n’y a pas eu une réelle convergence des revendications, il s’est produit une agrégation des protestations. Le pouvoir macroniste était très loin de l’imaginer après avoir vu il y a quelques années déjà la Jacquerie des Gilets jaunes se briser sur l’indifférence des Français revenus à leur quotidien, leur travail et leurs fins de mois difficiles. D’autant que l’échéance présidentielle d’avril et mai prochains autorisait les autorités à croire à un répit malgré une conjoncture en berne et des perspectives en panne.
Les plus avisés de ce gouvernement en fin de règne comme le jeune Président définitivement usé sous le harnais (13% le soutiennent encore) avaient quelques raisons historiques à avancer pour tenter de se rassurer.
Les dérives de l’après-guerre (1939-1945) n’avaient-elles pas fini par se diluer devant l’habileté d’un Général De Gaulle s’appuyant en incluant les communistes, sur le Comité national de la Résistance, pour mettre fin aux exactions vengeresses d’une partie des « résistants de la dernière heure »? Les incendies des événements de Mai 68 n’avaient-ils pas fini aussi par s’éteindre après que la CGT encore toute puissante a accepté de négocier avec le pouvoir gaulliste car comme le préconisait Maurice Thorez (PC) en 1936 il fallait « savoir terminer une grève ». Surtout lorsque le cours des choses vous échappe.
Étrange phénomène de cet automne aux allures de printemps
L’Histoire de France, à l’exception de 1789, où a été mis fin 1000 ans de royauté, est ainsi plus jalonnée d’élans avortés que de révolutions abouties.
Il y va souvent des intérêts contradictoires des acteurs engagés, de l’absence de socle idéologique avéré, du manque de coordination et de la faiblesse de ceux qui sont censés la construire, forces syndicales ou formations politiques. Les 17 et 24 octobre derniers allaient dans cette direction et, place Beauvau ou à l’Elysée, on pariait volontiers sur l’hypothèse du délitement d’autant que les émeutiers « d’opportunité », de Bordeaux à Lyon, de Lille à Toulouse ou encore de Paris à Marseille, dévaluaient la révolte lycéenne.
Le 5 novembre a donc été une surprise, car le pari social pris par les organisations ouvrières et les partis de gauche est d’autant plus réussi que les lycéens et étudiants, réclamant outre des conditions décentes pour étudier un avenir professionnel à hauteur de leurs espérances, s’y sont retrouvés.
Étrange phénomène de cet automne aux allures de printemps, ce pari a été une fête plutôt réussie, si l’on fait l’impasse sur quelques rares échauffourés ou sur un mannequin à l’effigie d’un “CrSS” (survivance soixante-huitarde attardée) autodafé en place publique à Strasbourg.
On retiendra donc à Marseille les hymnes à la joie interprétés (comme dans d’autres villes) avec maestria par l’Orchestre du nouveau monde, ressuscitant le Chant des partisans, Bella Ciao ou l’Internationale. Ils étaient donc 150 000, de la Canebière à la place Castellane, si l’on en croit le mathématicien Manuel Bompard (député LFI) grisé par ce succès ou 14 000 selon la Préfecture, plus minimaliste que jamais et moins sourcilleuse sur le chiffre des émeutiers du 17 qu’elle estimait à 30 000.
Quelques leçons s’imposent à l’aune de cet épisode marseillais, et sans préjuger de ce que seront les rendez-vous à venir où chacun veut tenter d’émerger à l’instar des Gilets jaunes qui semblent avoir fait leur le slogan en 1968 de Jean Mascolo, photographe et réalisateur, « Soyons réalistes, demandons l’impossible.»
Porté par la vague, le député de Marseille, Manuel Bompard, va pour sa part de plateaux en meetings
Porté par la vague, le député de Marseille, Manuel Bompard, va pour sa part de plateaux en meetings relayer la parole désormais inscrite dans le marbre d’un livre-programme (« L’avenir en commun » de Jean-Luc Mélenchon aux éditions La Dispute, 4,90 €). Les vents sont porteurs et à gauche LFI a su habilement instrumentaliser le mouvement lycéen comme en témoigne les sondages qui le donnent à 40% chez les 24-30 ans.
La formation d’extrême gauche ne semble pas craindre les dérives des ultras, ni la tentative de Raphaël Glucksmann de ranimer le grand corps malade qu’est désormais la social-démocratie, en France comme en Europe. D’autant qu’ en jurant qu’il n’y sont pour rien, avec une mauvaise foi assumée, les militants LFIstes entravent chaque sortie du leader de Place publique à grands coups d’enfarinage ou d’un slogan recyclé, « tout le monde déteste le PS.»
Et comme le PS, à Marseille notamment qui fut un de ses fiefs, n’est même plus l’ombre de lui-même, il ne reste à Glucksmann qu’à méditer sur ce que son père écrivait en 1975 sur le marxisme, dont se réclame aujourd’hui ses ennemis de l’intérieur (de la gauche): « Les révoltes populaires ne lui appartiennent pas, mais il a montré qu’il ne leur appartenait pas non plus. S’en détachant de plus en plus, se retournant même contre elles, ne s’affirme-t-il pas comme la science politique du siècle, la science des gouvernants qui maîtrisent la plèbe de l’extérieur par tous les moyens que le marxisme leur révèle ? » (La cuisinière et le mangeur d’hommes d’André Glucksmann).
Le parti communiste a cru lui, un court moment, que derrière Fabien Roussel, il pouvait se refaire une santé politique grâce, en particulier, à la CGT réaffirmant dans la sphère syndicale son leadership. Sauf que là encore la donne n’est plus ce qu’elle était. La CGT n’est plus « la courroie de transmission du PCF ». Elle occupe un rôle moteur alors que le parti de Thorez, Duclos et autres Marchais est quasiment en mort clinique. A Marseille un Jean-Marc Copola a été écarté du pouvoir central que partage de moins en moins l’ex-socialiste Benoît Payan et il subit, replié dans sa mairie de secteur (15-16) les attaques en règle de son bilan à la Culture, dont il a eu la charge de 2020 à 2026. Roussel, par ailleurs lâché en rase campagne par la moitié des députés métropolitains (quatre sur huit et cinq ultramarins) au profit de LFI, ne doit attendre quelque secours phocéen ou provençal sur des terres où l’on comptait en 1949 plus de 550 000 adhérents ou sympathisants contre quelques centaines aujourd’hui.
On ne s’attardera pas dans ces heures incertaines sur la droite éparpillée façon étourneaux par les répulsifs du moment – les jeunes, les jaunes et les rouges – même si on peut s’étonner de la mutation violente de quelques unes de ses figures, réputées jusqu’ici libérales mais pas liberticides. Ainsi la malheureuse intervention d’Edouard Philippe (Horizons) lançant sous le regard navré d’Anne-Laure Coudray (TF1) « Dans les images des pillages, il y avait de fait un nombre important de Français, issus de l’immigration ».
Dans une ville comme Marseille, c’est plus de la moitié de la population que l’ancien Premier ministre d’Emmanuel Macron vise donc (Maghrébins, Africains, Arméniens, Italiens, Grecs, Espagnols…). Et à aller piétiner sur les plates bandes de Le Pen, de Ciotti ou de Zemmour (qui désignent sans barguigner eux les Arabes et les musulmans) Philippe dilapide ce qu’il y avait encore de « gaullien » dans sa démarche. Là encore en attendant le verdict des urnes les sondeurs livrent quelques chiffres qui, comme le disait la raffarinade, attestent que « la route est droite mais la pente est raide ». Si le candidat républicain à la présidentielle y ajoute des virages dangereux et mal négociés…
On en conclura en cet instant T, que si certains ont trouvé dans la rue le champ de leurs expressions, beaucoup par contre ne sont pas à la fête.












