Rangé parmi les auteurs pour la jeunesse, Jules Verne fut d’abord « le romancier des conséquences », estime l’auteur et éditeur Stéphane Salord, président de France Active Paca. De Sans dessus dessous à L’Île à hélice, Verne a raconté ce que la puissance technique fait aux hommes, aux milieux et aux pouvoirs. À l’approche du bicentenaire de sa naissance, en 2028, il plaide dans cette tribune transmise à Gomet’ pour lui ouvrir le Panthéon par un cénotaphe, sans quitter Amiens, en humaniste et « homme de concorde ».
Jules Verne est l’écrivain de langue française le plus traduit au monde. L’Index Translationum de l’Unesco le place au deuxième rang de tous les auteurs, derrière la seule Agatha Christie. La France l’a pourtant longtemps tenu à l’écart, quelque part entre les étrennes dorées de Hetzel et les adaptations de cinéma. En 1893, recevant à Amiens un journaliste anglais, il confiait : « Le grand regret de ma vie est que je n’ai jamais compté dans la littérature française. » Cent trente ans plus tard, ce regret appelle une réponse.
Le romancier des conséquences
On a fait de Verne le prophète du sous-marin, de la fusée et de la visioconférence. C’est le lire de travers. Verne n’a jamais prétendu deviner l’avenir. Il a mis en récit les effets de la puissance technique sur ceux qui la subissent et sur ceux qui la détiennent.
Le Nautilus tire son énergie de la mer, mais c’est un vaisseau fermé, au service de la vengeance d’un seul homme. Dans L’Île mystérieuse, en 1875, l’ingénieur Cyrus Smith envisage l’épuisement du charbon et annonce que « l’eau est le charbon de l’avenir ». Les Cinq Cents Millions de la Bégum, en 1879, opposent deux cités : France-Ville, bâtie pour la santé de ses habitants, et Stahlstadt, la ville de l’acier où le professeur Schultze fond des canons géants. Dans L’Île à hélice, les milliardaires d’une île artificielle ont supprimé le conseil municipal et l’ont remplacé par un « conseil des notables », choisis « par leur intelligence et leur fortune ». L’île finit brisée par leurs rivalités.
Le plus actuel de ses romans est aussi le plus oublié. Dans Sans dessus dessous, en 1889, un consortium achète aux enchères les terres du pôle Nord et veut redresser l’axe de la Terre pour en exploiter le charbon, au risque d’engloutir des peuples entiers que personne n’a consultés. La planète est sauvée par un orage : un coup de foudre renverse le tableau noir du calculateur, qui oublie trois zéros. Quand des laboratoires et des milliardaires étudient aujourd’hui les moyens de voiler le soleil pour refroidir le climat, ce roman pose les deux questions qui comptent. Qui décide pour tous ? Qui en paie le prix ?
La Terre parle, encore faut-il l’écouter
Verne ne fut pas un écologiste avant l’heure. Il fut un homme de son siècle, enthousiaste des sciences, parfois aveugle aux peuples que la colonisation écrasait. Ces pages-là doivent être lues avec lucidité. Mais il a appris à des générations de lecteurs à regarder le monde lentement : le rayon vert qu’Helena Campbell attend sur la mer d’Écosse, les fonds marins que l’on contemple à travers les vitres du salon de Nemo, les couches de roche que Lidenbrock traverse en lisant l’âge de la Terre. Ses savants savent qu’ils ne savent pas tout. Vainqueurs des circonstances, ses héros restent modestes et réservés.
Dans ses romans, la nature déjoue souvent les calculs des hommes. Dans L’Étoile du Sud, le diamant le plus convoité d’Afrique australe disparaît pendant un dîner. Un jeune serviteur noir est accusé, jugé en quelques heures, condamné à être pendu. Le coupable est une autruche, qui l’avait avalé avec une bille d’ivoire. À la fin, la pierre éclate pendant un orage et retourne en poussière. La fortune, chez Verne, pèse peu devant le vivant.
Notre époque a les moyens de mesurer ce qu’il pressentait. Un million d’espèces sont menacées d’extinction, selon l’évaluation mondiale de la biodiversité publiée en 2019. Les catastrophes ont provoqué près de trente millions de déplacements de population en 2025. Le traité sur la haute mer est entré en vigueur en janvier 2026, au moment où les grands fonds attirent les compagnies minières. Nemo l’avait dit : « La mer n’appartient pas aux despotes. » Elle est un bien commun de l’humanité. La protéger demande la même attention que celle de ses marins, qui observent avant d’agir et ne prennent que le nécessaire.
Un homme de concorde
Verne était clairement dans le camp des humanistes. Nord contre Sud prend le parti de l’Union contre les esclavagistes. Un capitaine de quinze ans dénonce la traite en Afrique centrale. Le Nautilus recueille les opprimés de toutes nations. Ses héros sauvent les naufragés sans leur demander d’où ils viennent. À l’heure où les murs se multiplient aux frontières et où des milliers d’exilés meurent chaque année en Méditerranée, Verne ne peut être que du côté de ceux que la mer a jetés sur le rivage, qu’ils fuient la guerre, la misère ou des terres devenues inhabitables.
Deux ans de vacances, en 1888, en donne la forme la plus simple. Quinze garçons, Anglais, Français, Américain, échouent sur une île du Pacifique. Ils s’organisent, élisent leur chef, se divisent selon leur nationalité, puis se réconcilient devant le danger. Le jeune Briant sauve son rival et lui répond seulement : « J’ai fait ce que tu aurais fait à ma place ! » Chez Verne, on survit en équipage. Les colons de l’île Lincoln mettent leurs savoirs en commun, les marins de toutes origines partagent le même sort, et ceux qui s’isolent sur leur fortune finissent par sombrer.
Cette leçon intéresse tous ceux qui travaillent aujourd’hui au bien commun, dans l’économie sociale et solidaire, dans les associations qui défendent les rivières, dans les collectivités qui doivent rendre leurs territoires habitables. Verne lui-même a siégé seize ans au conseil municipal d’Amiens, élu en 1888 sur une liste républicaine, attentif à l’instruction, au théâtre et à l’urbanisme. Il savait ce que l’on perd quand une assemblée de riches remplace une assemblée élue.
Une science lucide et partagée
L’ennemi, dans les Voyages extraordinaires, n’est jamais la science. C’est sa confiscation. Robur règne sur le ciel avec son aéronef, Schultze sur l’acier, l’ingénieur Thomas Roch, dans Face au drapeau, livre son explosif à un pirate avant de le retourner contre lui. En face, Cyrus Smith enseigne ce qu’il sait à ses compagnons. La Lune, les grands fonds, l’intelligence artificielle sont aujourd’hui les terrains de cette vieille alternative. Lire Verne aide à la trancher : la science vaut ce que vaut le partage de ses fruits et de ses décisions.
Il ne suffit plus de lire Verne. Il faut penser et agir avec lui, et en finir avec la figure de l’apprenti sorcier qui lance des forces dont il ne mesure pas les effets.

Une utopie à bâtir
En 1516, l’humaniste anglais Thomas More donnait son nom à une île qui n’existait pas. Utopia, en grec, désigne le lieu de nulle part. Verne s’est méfié des utopies closes et parfaites. Ses îles sont des chantiers, qui se bâtissent, s’organisent, se perdent parfois et recommencent ailleurs. L’utopie, chez lui, est une direction plus qu’un lieu. Elle n’est jamais atteinte, et pourtant elle oriente chaque geste qui la vise. La Terre, pour Verne, se bâtit autour de projets que leurs contemporains jugeaient chimériques. Elle doit continuer de le faire, à condition que ces projets restent partagés et révisables. Un fleuve rendu à son lit, une mer gouvernée par tous, une école où l’on apprend à douter : ces utopies sont à notre portée.
Le Panthéon, sans quitter Amiens
Le bicentenaire de sa naissance, le 8 février 2028, offre l’occasion de reconnaître cette œuvre. Au cimetière de la Madeleine, à Amiens, le monument d’Albert Roze montre Verne soulevant sa pierre tombale. Le corps doit y rester. La République sait honorer sans déplacer : Joséphine Baker est entrée au Panthéon en 2021 par un cénotaphe, Robert Badinter en 2025. Un cénotaphe pour Jules Verne pourrait réunir l’eau de la Loire, où il est né, et la terre de la Somme, où il a vécu, écrit et siégé, avec les Voyages extraordinaires dans quelques-unes des langues où le monde les lit. Rien ne devrait se faire sans l’accord des descendants, ni sans Nantes et Amiens, qui ont gardé sa mémoire pendant plus d’un siècle.
Verne y entrerait comme le premier romancier des sciences et des techniques, pour avoir appris à des générations à regarder le monde, à en mesurer la fragilité et à le partager. La République honorerait un humaniste et un homme de concorde. Ce serait aussi un étendard pour notre époque, tentée de se sauver entre soi.
Ses héros ne se sauvaient jamais seuls. Nous non plus.
Stéphane Salord
Auteur et éditeur, Stéphane Salord est notamment l’auteur de « Jules Verne, maintenant » et de « Bach, la marche vers l’éternité » (Éditions du 28 juillet). Il préside France Active Provence Alpes Côte d’Azur, président Centre Ressource et coprésident de l’association Arc Fleuve Vivant. Gomet’ publié régulièrement ses tribunes comme dernièrement : « Ce que nous disent les incendies » et « Le climat provençal change vite, nous ne pouvons plus faire comme avant »
Jules Verne : L’océan et le climat, une conférence de Stéphane Salord













