Philippe Langevin est décédé le 15 mai dernier, le lendemain de l’Ascension, un signe ? Des suites, comme l’on dit, d’une longue maladie qui le tenaillait, suite à un AVC. Né le 12 avril 1945, il fut de tous les combats de la gauche marseillaise, depuis mai 1968 jusqu’à la lutte contre la pauvreté ces dernières années. Impossible de retracer tous ses engagements, tant toutes les causes justes, y compris la naissance d’une presse économique indépendante, le mobilisaient.
Il fut par exemple un militant de l’Occitan, de ce parler des villages de l’arrière-pays de Forcalquier où il se réfugiait dans sa maison et où, entre un gigot de Sisteron et une grande randonnée, il travaillait les chiffres, les statistiques, les études et les analyses politiques. Il défendait et parlait l’occitan, mais a toujours refusé de se rallier au provençal reconstitué par le Félibrige et Frédéric mistral.

Il a fait une formation d’économie, mais il quitte très tôt la faculté, trop tôt, il le regrettera, pour entrer dans ce qui n’était pas encore la région, l’Établissement public régional en 1979. C’était l’embryon des régions dessinées par la Datar, Gaston Defferre était aux manettes. Ce n’était pas encore une institution, juste une trentaine de salariés dans des bureaux en enfilade au pied du Grand Pavois, où s’affairait un noyau d’intellectuels avec Alain Fourest, Jean-Paul Geoffroy ou Bruno de Monsabert et Philippe Sanmarco qui participait à des réunions de ce cénacle au nom du maire.
La Bible d’un nouvel espace décentralisé
Tout était à inventer, à rêver, à construire : comment faire cohabiter ces six départements qui n’avaient jamais demandé à travailler et à vivre ensemble ? Pouvait-on imaginer une politique culturelle (Michel Pezet en était à l’époque le pilote) ? Une politique sociale, une politique de développement ? Dans cette France centralisée, nul ne connaissait les fondamentaux de cette « région » en gestation.
Philippe Langevin fut alors celui qui produisit aux éditions Edisud deux pavés novateurs intitulés « L’économie provençale ». Il fit découvrir statistiques et cartes en main, à tous les acteurs, ce qu’étaient les réalités économiques, sociales, logistiques, culturelles, historiques, de ce qui allait devenir par la loi de décentralisation, la région de Provence-Alpes-Côte d’Azur. Ces deux bouquins furent les véritables écrits fondateurs de l’espace régional et ils alimentèrent pendant des années la culture de ceux qui devaient prendre en main cette France du Sud enfin décentralisée.

En 1986, Michel Pezet qui était devenu président de la région par un suffrage indirect fut battu par une alliance de Jean-Claude Gaudin avec, ce qui était le Front national. « L’institution de mission » rêvée devint un banal outil politique pour aller conquérir Marseille.
Former les cadres du développement local
Philippe Langevin reprit le chemin de la faculté d’économie où il fut un maître de conférences atypique, qui passionnait ses amphis, avec son verbe inattendu et sa culture sans frontières. Et toujours une pipe à la main qui goudronnait ses poumons, comme la poche droite de sa veste.
Face à la montée en puissance des institutions issues de la décentralisation et au besoin de cadres, il jeta les bases du DESS de Management du développement économique local et urbain. Il a formé des générations de chargés des missions qui furent et seront encore des piliers des structures publiques ou associatives de notre territoire.
Militant socialiste, il est resté. Il accompagne campagnes et élections, prête sa plume et ses analyses aux programmes, discours et professions de foi. Il connaît tous les responsables avec leurs petits et leurs grands travers, leurs qualités parfois, il vit la transformation du Parti socialiste, parti populaire de militant sous Gaston, en machine à fabriquer des majorités de circonstance. En 2008, il confie à Gilles Perrier : « Pourquoi je reste au PS ? Parce que le parti est plus fort que ceux qui le défendent ; l’église est plus forte que les curés. Nous avons des valeurs ; nous mourrons avec. Donc, je mourrai avec ma carte, tant qu’ils ne m’auront pas vidé ! »
Combat pour la Métropole
Au début du XXIe siècle, il se passionne pour une nouvelle institution en devenir, la Métropole. Il est un contributeur actif du club de réflexion sur l’aire métropolitaine marseillaise, le Nouveau Sud, animé par Édith Chouraqui, voulu par la Datar et soutenu par le Secrétariat général aux affaires régionales. L’enjeu est de dessiner une nouvelle institution qui corresponde, non à des héritages de frontières administratives, mais au vécu déambulatoire des métropolitains de Marseille Provence.
Les débats sont vifs, les controverses omniprésentes, les critiques aiguisées, certains se souviennent encore des polémiques de haut niveau entre Jean Viard et Philippe Langevin. Ces débats enflammés sont productifs, intelligents, documentés, engagés et à travers des publications, dont il est un des coauteurs, ils dessinent ce que devrait devenir la métropole.
Une sainte colère contre la pauvreté
Las, la construction métropolitaine loin de réduire les inégalités, de rassembler les quartiers, de recoudre les territoires produit, selon Philippe Langevin, des ghettos, des nouvelles frontières, des séparations et surtout maintien en l’état un niveau pauvreté qui sera son nouveau combat. Son engagement de chrétien, l’incite à créer auprès de l’évêque de Marseille, d’abord Monseigneur Panafieu, puis avec une grande complicité Monseigneur Georges Pontier, un Comité diocésain économique et social.

Pierre Rastoin fut le premier dans ses cahiers à dénoncer le « triangle de la pauvreté » qui séparait Marseille en deux : un triangle qui partait du 2e et 3e arrondissement pour aller vers les quartiers nord, et une ville indifférente ailleurs.
Philippe Langevin, redevint économiste et même sociologue pour documenter cette pauvreté de Marseille et en dénoncer la persistance, voire l’aggravation. Les chiffres que tout un chacun connaît, comme « le 3e arrondissement quartier le plus pauvre de France, » sont issus de ses travaux. Et ils mettent Philippe Langevin dans une sainte colère, pour dénoncer « la carte postale marseillaise », avec d’un côté les gagnants du renouveau, minoritaires et de l’autre une pauvreté qui impacte 26 % de la population, un faible taux de ménages imposé (47 %), et 13 % d’allocataires du RSA.
Écouté dans le monde chrétien, il fut sollicité par la préfecture pour animer un groupe de travail sur la pauvreté, travail collectif malheureusement interrompu par un accident cardiaque.
Son message demeure : « Exclus de l’espace et du débat public, les précaires ne participent jamais aux débats citoyens. Leurs lieux de vie sont toujours présentés de façon négative. Les classes favorisées se protègent dans leur logement et leur emploi. Elles font sécession. » En 2020 dans une revue écolo (Pré), il dénonce … « A Marseille, comme ailleurs disait-il, mais peut-être plus qu’ailleurs, l’altérité devient une agression, le pauvre une menace, le migrant un danger ».
Pour un élan spirituel, fraternel, éthique, moral, pour reconstruire une ville qui soit une véritable ville de partenaires et non une ville d’opposants.
Désespéré, mais jamais désespérant, d’une lucidité déroutante, d’un humour qui remettait toujours les pendules à l’heure, il restait un homme de foi, il en appelait à « un élan spirituel, fraternel, éthique, moral, pour reconstruire une ville qui soit une véritable ville de partenaires et non une ville d’opposants ».
En plus d’un demi-siècle Philippe Langevin fut ainsi, sans jamais chercher la gloire, sans jamais se mettre dans la lumière, un des acteurs et des penseurs de ce qui organise aujourd’hui notre territoire : la région et la métropole.
Il fut un lanceur d’alerte pour ce qui pourrit cette métropole, la pauvreté, terreau bourbeux de toutes les dérives. Il savait que d’autres devraient prendre le relais. Il était conscient ces dernières semaines de la fin prochaine. Lors de notre dernier échange téléphonique, il me lança comme une boutade « Je vais bientôt rejoindre la maison du père ». Il y est.
Les obsèques se tiennent en l’Église de Saint-Barnabé, 5 Place Caire de Marseille (13 012) le mardi 26 mai 2026 à 14 h 15. La crémation se déroulera ensuite au Crématorium et Parc Mémorial (Aix-en-Provence – 13 290). Nous présentons toutes nos condoléances à son épouse et à ses fils.















