C’est une des images fortes de ce week-end de turbulences exacerbées. Une poignée de chenapans masqués forcent avec une barrière métallique la porte de la façade de la mairie. Le petit palais du bord de l’eau n’avait pas encore subi pareille injure. Le buste de Louis XIV qui domine le Vieux Port n’a pas bronché, même si nos garnements gueulaient, à ses pieds qu’ils prenaient ainsi à Marseille leur… « Bastille. »
Leur professeur d’Histoire à les regarder sur LCI, France-Info, CNews ou BFM, a dû se dire qu’il n’avait peut-être pas été très efficient sur ce cours. Toujours est-il que notre commando a pénétré dans le sein des Saints, bousculé quelques rares chaises et tables du rez-de-chaussée historique, et tagué le A des anarchistes dont ils ignorent sans doute tout. Benoît Payan, c’est son rôle de Premier magistrat, a demandé « des comptes » aux plus hautes instances de l’Etat « parce que, dit-il, je ne vais pas laisser les choses en l’état. Je veux savoir ce qui s’est passé. Je veux savoir pourquoi, dans cette ville, des gens ont pu impunément casser. »
Le maire défend sa ville et ne comprend pas pourquoi une cité aussi peuplée et au périmètre aussi étendu, n’a eu le renfort, pour affronter ce samedi pressenti comme tendu, que d’un escadron de CRS. Il fustige au passage ses opposants qui lui reprochent de ne pas dédier sa police municipale, entre autres missions, au maintien de l’ordre. C’est du ressort du régalien, rappelle-t-il, en constatant que ce dernier n’a pas anticipé ce qui s’est passé sur la Canebière avec le pillage de magasins et du local de la police municipale. Il dit avoir eu au téléphone Emmanuel Macron pour s’étonner de cette gestion calamiteuse des événements. Fin de cet épisode dont on retiendra que le buste de Marianne a été jeté au sol en mairie par les « casseurs » qui ignoraient sans doute que « la République c’est elle. »

Après cette journée noire, alors qu’elle s’annonçait jaune ou rouge, il restera à chacun de tirer les enseignements de ce moment que certains décrivent comme « gazeux » tant on a de difficultés à en cerner les contours comme les conséquences à venir.
Des partis politiques inaudibles
Ceux qui avec sincérité – majoritairement de gauche – sont descendus dans les rues pour soutenir le mouvement lycéen et approuver la convergence des revendications (vie chère, carburants, santé…) ont de quoi être dépités. Leurs voix ont été couvertes par l’explosion des lacrymogènes et la brutalité d’apprentis émeutiers. Ceux qui ont dévoyé une manifestation a priori bien intentionnée pour la réduire à la catégorie de « violences urbaines », identifiées ainsi par le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez.
Ils auront aussi remarqué que, dans ces moments de haute tension les partis politiques solidaires des lycéens comme de ceux qui souffrent de la conjoncture économique, ont été inaudibles. Autant que la (réputée longtemps) puissante CGT s’est montrée incapable d’encadrer, comme elle savait si bien le faire naguère, un défilé en coeur de ville.
La droite bien évidemment absente, tout en revendiquant sans rougir de comprendre certaines revendications lycéennes, s’est évidemment repliée sur l’impérieuse nécessité de maintenir quoi qu’il en coûte l’ordre. Elle fait l’impasse bien sûr sur sa responsabilité et le fait que divisée ou sans projet crédible, elle est depuis dix ans spectatrice d’une situation où elle a en partie pris sa part.
Le centre ou ce qu’il en reste ne peut que constater pour sa part qu’il est incapable de proposer des perspectives tangibles à une jeunesse en mal d’espérance, envahie par l’angoisse des lendemains qui déchantent, dubitative face aux progrès technologiques dont elle est à la fois actrice et exclue.
L’extrême-droite, comme en 68 le pouvoir gaulliste dénonçant la « chienlit » qui avait investi les facs et les grandes écoles, se réjouit du chaos auquel les bienpensants demanderont à leur candidate à la présidentielle, Marine Le Pen, de mettre fin.
Ce qui s’est passé ce samedi à la mairie de Marseille…
Ce qui s’est passé ce samedi à la mairie de Marseille justifie que celles et ceux qui croient qu’il est possible de construire collectivement un avenir meilleur, se dressent enfin et nourrissent une ambition plus grande que leurs petites chapelles ou leur ego surdimensionné.
Dans leur ouvrage à quatre mains (Homo occidentalis au Seuil) Jérôme Fourquet, directeur du département Opinion à l’Ifop et politologue et Ruben Rabinovitch, psychologue clinicien et psychanalyste, pointent du doigt quelques vérités contemporaines. Ils parlent de la fin des grandes espérances collectives, de l’obsolescence des modèles éducatifs, et encore de la décrédibilisation des figures traditionnelles d’autorité.
On en parlera peu ou pas dans la course à l’Elysée qui vient de commencer, et pourtant ces constats sur ce qu’est aujourd’hui « l’homo occidentalis » expliquent grandement la difficulté à prendre en compte son « autonomisation sans limites », son instabilité et sa dépression profonde. Autant que ce nihilisme qui à défaut de battre le pavé en jette à tout va.












