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Thierry Fabre et la Méditerranée : « Le temps est venu de penser l’au-delà du désastre »

par Christian Apothéloz
31 août 2026 at 14h14 (Updated on 2 septembre 2026 at 07h02)
Thierry Fabre et la Méditerranée : « Le temps est venu de penser l’au-delà du désastre »

Thierry Fabre, portrait de Serge Assier DR

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Pendant 30 années Thierry Fabre a porté à Marseille une parole forte et engagée sur ce « continent liquide » cher à Bruno Étienne, la Méditerranée. Inventeur et animateur des Rencontres d’Averroès, il a fait venir à Marseille tous ceux qui pensent la Méditerranée des deux rives. Le public marseillais séduit, le théâtre des Bernardines, puis très vite la Criée, affichèrent complet pour ces débats respectueux et pluriels. Thierry Fabre fut aussi de l’aventure du Mucem avec sa première grande exposition « le Noir et le Bleu ». Éditeur, il pilota la revue la Pensée de Midi. À cette étape de son parcours, retiré mais pas détaché, il publie un livre aux Éditions Riveneuve : « Face aux empires, la voie Méditerranéenne » qui remet en perspective ce parcours et revisite l’idée méditerranéenne « face au désastre ».

Dans votre dernier livre, vous prenez du recul par rapport aux multiples initiatives que vous avez lancées à Marseille et dans sa région pour développer les relations méditerranéennes. Est-ce que ces actions qui tracent un chemin n’aboutissent pas en 2026 à l’échec face à la rémanence des conflits, des conservatismes, des enfermements ?

Thierry Fabre : Le livre que vous évoquez s’intitule « Face aux empires. La voie méditerranéenne » et son premier chapitre, « Des impasses » évoque un fait nouveau sur le plan géostratégique et des relations internationales au XXIe siècle: la revanche des empires. Le retour d’une logique de guerre, de prédation, de conquête, du droit à la force face à la force du droit.

Cette « revanche des empires » se manifeste depuis moins d’une quinzaine d’années, avec notamment la prise de la Crimée par l’empire russe, en 2014, puis la guerre en Ukraine, les velléités de conquête de l’empire chinois, à travers ses « Nouvelles routes de la soie », son annexion de Hong-Kong comme ses menaces sur Taïwan.

Nous ne sommes plus dans des conflits de basse intensité, mais dans de véritables guerres ouvertes

En Méditerranée l’empire prépondérant est l’empire américain, surtout depuis le retour au pouvoir de Donald Trump, associé à son allié israélien qui crée un véritable condominium de puissance, volontiers destructrice comme au Liban, en Palestine, en Syrie et jusqu’en Iran. Nous ne sommes plus dans des conflits de basse intensité, mais dans de véritables guerres ouvertes.

Quand j’ai lancé un certain nombre d’initiatives méditerranéennes à partir de Marseille, nous étions juste après le processus de Barcelone, en 1995, qui visait à définir un partenariat euroméditerranéen. Les Rencontres d’Averroès, qui cherchaient à « penser la Méditerranée des deux rives » sont nées en 1994 avec l’idée de créer un grand lieu de délibération collective sur les questions méditerranéennes. Je m’en suis occupé durant 30 éditions et il me semble que cela avait et a toujours lieu d’être et que les conflits en cours n’invalident pas de telles initiatives, bien au contraire. « Tant que l’on se parle, on ne se tue pas », cette formule de Pierre Laborit était un de mes mantras. Avec le retour de la guerre et la revanche des empires, cela est encore plus indispensable que jamais, si l’on veut tenter de donner un autre visage à l’avenir et surtout ne jamais consentir au désastre !

salam Kawakibi
Salam Kawakibi lors des Rencontres d’Averroès en 2013 à Marseille (Photo archives Gomet/JFE)

Parmi les autres initiatives que j’ai pu prendre, il y a eu la création de la revue La pensée de Midi, éditée par Actes Sud, à partir de cette référence à Camus d’une « pensée de midi » c’est-à-dire une pensée des limites.

Pensez-vous que face à l’illimitisme du pouvoir des empires actuels un lieu de pensée, de critique, d’intelligence de l’avenir ne serait pas fort utile aujourd’hui ? On ne résiste bien qu’à partir de convictions ! Malheureusement cette revue a été sabordée par le président de la Région d’alors, Michel Vauzelle, qui avait d’autres visées. Je reste orphelin de cette revue et de tout ce qui a été semé durant dix ans à partir de là, comme la collection Bleu chez Actes Sud, qui a notamment publié « L’immeuble Yacoubian » d’Alaa al Aswany, « Le jour où Nina Simone a cessé de chanter » de Darina al Joundi et Mohamed Kacimi, ou des essais comme « Un rêve méditerranéen » de l’historien Émile Temime, ou « Lingua Franca » de l’historienne Jocelyne Dakhlia. C’est à partir de tels lieux de pensée que l’on invente l’avenir et la Méditerranée en a plus que jamais besoin.

Le Mucem s’en est un peu détourné de la Méditerranée aujourd’hui et c’est bien dommage

La troisième initiative méditerranéenne dans laquelle j’ai été fortement impliqué c’est l’aventure du Mucem, dès 2002-2003, pour sa préfiguration, puis à partir de 2009, à travers la Direction des Musées de France qui m’a commandé un rapport que j’ai intitulé « De nouveaux horizons pour un musée sans rivages », afin de repositionner le projet du Mucem sur la Méditerranée. Cela m’a donné l’occasion de réaliser l’exposition inaugurale du Mucem « Le Noir et le Bleu. Un rêve méditerranéen », au moment de la capitale européenne de la culture, en 2013, et de proposer une programmation culturelle et artistique ambitieuse, centrée sur le ou les mondes méditerranéens. Le Mucem s’en est un peu détourné aujourd’hui et c’est bien dommage, car là est sa vocation première, pour un Musée national qui s’inscrit à l’entrée du port de Marseille. Mais cela n’est plus entre mes mains désormais…

Face à la montée en puissance des conflits et à la revanche des empires, il ne faut sûrement pas baisser les bras et renoncer, mais au contraire résister plus encore. La Méditerranée est plus que jamais un horizon, au XXIe siècle, à condition pour nous européens, de sortir de l’eurocentrisme, et pour le monde de l’islam méditerranéen, de sortir d’une forme d’islamo-centrisme, c’est ce que j’essaie d’ailleurs d’analyser dans ce livre…

La voie méditerranéenne. C’est l’expression d’une autonomie stratégique, d’une Europe qui, enfin, ne se soumet plus à l’ordre américain

Il y a en ce moment comme une opportunité stratégique, une « fenêtre de tir » diraient les stratèges, avec l’affirmation de l’empire américain en Méditerranée et d’une forme d’hégémonie américano-israélienne qui cherche à imposer un ordre et à légitimer une emprise dont ne veulent pas l’immense majorité des populations et des sociétés méditerranéennes. Faut-il se soumettre et renoncer ? Bien au contraire, c’est le moment de tracer un autre chemin, d’ouvrir ce que j’appelle une « voie méditerranéenne ». C’est l’expression d’une autonomie stratégique, d’une Europe qui, enfin, ne se soumet plus à l’ordre américain et qui redevient une puissance. Une puissance médiatrice, pas un nouvel empire, néocolonial, qui chercherait à nouveau à imposer ses règles et ses normes, comme cela fut trop souvent le cas dans le passé.

Cette puissance médiatrice s’inscrit dans une vision ou une visée d’une Europe sans rivages, l’exact contraire de l’Europe citadelle que cherchent à ériger les tenants actuels de l’Occident chrétien. Cette Europe sans rivages a au contraire pour perspective de dessiner tout un monde en commun avec l’ensemble méditerranéen. À horizon de vingt ou trente ans, un tel horizon stratégique a beaucoup de sens et de raison d’être, plutôt que de se rétrécir dans la peur et de s’enfermer derrière l’illusion d’une citadelle européenne assiégée. Certains pseudo-réalistes diront que c’est une chimère ou un fantasme, compte tenu de la fragmentation politique actuelle du monde méditerranéen. Mais la construction européenne, imaginée en pleine deuxième guerre mondiale, est partie de bien plus loin, d’une destruction qui était autrement plus considérable.

À Marseille faute de trouver une voie méditerranéenne certains privilégient une relation entre l’Europe et l’Afrique, (en quelque sorte en enjambant la Méditerranée), et en tissant des liens avec ce continent en mutation : c’est le cas positif de Africa Link ou Emerging Valley. Ne serait-ce pas la bonne voie pour éviter les scories du colonialisme ?

T. F. : Je ne partage pas cette vision du monde. Elle me semble illusoire et même trompeuse. Pourquoi opposer la Méditerranée à l’Afrique ? Comme l’avait si bien écrit Jean Giono « Ce n’est pas par-dessus cette mer, que les échanges se sont faits, c’est grâce à elle ». Ce que les travaux des historiens et plus largement des sciences sociales appellent la « connectivité » de la Méditerranée. Elle nous connecte, les uns les autres, instaure un système de relations complexes, des trames d’échanges, économiques, politiques, culturels et humains, avec tous les drames migratoires actuels, à travers notamment les épreuves de la frontière. Mais la Méditerranée reste malgré tout poreuse, c’est un grand lieu de mobilités et de circulations en tous genres, il ne faut pas l’oublier. Et la Méditerranée nous relie pleinement à l’Afrique, et inversement d’ailleurs…

Ce qui importe aujourd’hui, au XXIe siècle, c’est de sortir enfin d’une vision descendante ou verticale, du type Euroméditerranée, ou de tous ceux qui cherchent à faire de la Méditerranée une périphérie de l’Europe. Ce sont là des catégories, ou plus précisément des représentations stratégiques héritées du temps colonial.

La Méditerranée, « un cercle ouvert sur l’ailleurs » (Thierry Fabre)

Je suggère dans ce livre de nous inscrire dans une tout autre vision de la Méditerranée, circulaire, ce que j’appelle volontiers « un cercle ouvert sur l’ailleurs. » L’Europe n’est plus le centre du monde, pas plus qu’elle n’est un empire, et c’est fort heureux. Elle doit tirer toutes les leçons du colonialisme, s’inscrire dans des « parcours de la reconnaissance », comme dirait le philosophe Paul Ricœur, si elle veut devenir une puissance médiatrice et surtout pas un nouvel empire.

Il y a une architecture nouvelle à imaginer, maintenant, en pleines secousses internationales car c’est justement le moment où les lignes bougent. Il faut pouvoir se projeter dans l’avenir, à vingt, trente ou cinquante ans, et imaginer de réelles convergences entre les ensembles européen, méditerranéen et africain. C’est l’exact opposé de la vision d’un Occident chrétien ou de l’Europe citadelle que les identitaires de tous poils cherchent à imposer. Nous sommes justement maintenant confrontés à de tels choix, stratégiques, qui engageront pleinement notre avenir.

Il nous appartient de donner un autre visage à notre avenir, à commencer par ce qui pourrait être accompli, à partir de Marseille et d’autres villes de Méditerranée, en inventant des relations nouvelles avec les mondes méditerranéen et africain. Mais cela ne sera possible qu’à partir d’une histoire à parts égales, à rebours d’une vision surplombante ou de mépris, notamment sur le plan culturel, qui façonne nos regards et nos imaginaires…

Vous persistez et signez pour faire de la Méditerranée un espace d’ouverture de l’Europe. Vous prenez l’exemple des artistes, des créatifs, des jeunesses comme ferment. La culture serait-elle le seul lieu de liens possibles ? 

T. F. : Le monde de la culture, des arts et de la création, ce que j’appelle volontiers « la Méditerranée créatrice » n’est pas un pis-aller ou un lot de consolation ! C’est un épicentre.

Comme le dit si bien le philosophe Gilles Deleuze « L’art, c’est ce qui résiste », c’est ce qui tient et qui traverse le temps. Il y a par là une forge pour des imaginaires nouveaux, au XXIe siècle. Et pour commencer il serait judicieux de se rendre compte que les scènes artistiques contemporaines dans le monde méditerranéen sont extrêmement vivantes et fertiles. Il faut sortir de cette vision passéiste du monde méditerranéen, cette « Méditerranée de papa » faite de temples et de vieilles ruines… La Méditerranée ne se conjugue plus au passé, elle a un avenir qu’elle invente en ce moment sous nos yeux et que nous ne savons pas voir. Je prépare en ce moment pour l’IEMED [1] de Barcelone un numéro pour l’année prochaine de la revue QM {anciennement Quaderns de la Mediterrània }, justement sur ces scènes artistiques contemporaines de Méditerranée.

L’actualité nous aimante trop souvent vers ces trous noirs, alors qu’il est possible « d’aller dans le bleu »

Les jeunes générations sont très nettement majoritaires au Sud et à l’Est de la Méditerranée et elles sont en train « d’inventer des formes nouvelles ». Comme le clamait si justement Rimbaud en poète Voyant « Les inventions d’inconnu réclament des formes nouvelles » et c’est ce qui advient actuellement, au-delà du désastre, des guerres, des conflits et des drames, que je ne sous-estime nullement. Mais l’actualité nous aimante trop souvent vers ces trous noirs, alors qu’il est possible « d’aller dans le bleu », de rendre visible et de déployer ces formes artistiques contemporaines de Méditerranée. En n’oubliant évidemment pas la culture au quotidien, les arts de faire, ce qui fabrique un style de vie à la méditerranéenne. Il y a par-là d’ailleurs toute une économie vivante du XXIe siècle, à travers le fait de manger, d’habiter, de se vêtir ou de se déplacer. Le monde économique serait bien inspiré de se pencher attentivement sur ces questions car là se trouvent des gisements de créations et de richesses, à découvrir et à partager…

Nous avons entre les mains bien plus de force et d’élan que nous le soupçonnons


Pour conclure notre entretien, je citerai volontiers Edgard Pisani, avec qui j’ai eu jadis la chance de travailler à l’Institut du Monde Arabe, lui l’ancien ministre du général de Gaulle, qui fut aussi un des bâtisseurs de l’Union européenne, il citait souvent cette phrase de Saint-Exupéry : « Si vous voulez que les hommes s’entendent, donnez-leur quelque chose à construire ensemble ». Qu’est-ce que nous attendons pour construire ensemble, d’une rive à l’autre de la Méditerranée ?

Notre destin est commun et le bouleversement climatique en cours en est d’ailleurs une cruelle illustration. Les villes et cités de Méditerranée pourraient prendre toute une série d’initiatives pour sortir de l’inertie et du marasme actuel, mais Il manque encore une visée ou une vision stratégique, à vingt ou trente ans, ce qui nous permettrait d’ouvrir un autre horizon et d’inventer un avenir qui pourrait être désirable. C’est ce que je tente de tracer dans ce livre et que je nomme la voie méditerranéenne… Il faudrait se donner les moyens de penser tout cela collectivement, faire émerger cet horizon stratégique méditerranéen, coaliser des forces, des acteurs, des projets pour relever les grands défis qui nous attendent. Demain la Méditerranée commence dès aujourd’hui, un Centre de réflexion stratégique et de réflexion internationale pourrait par exemple voir le jour pour y contribuer, donner forme et sens à tout cela. L’inertie n’est plus de mise.

Qu’est-ce que nous attendons pour prendre de telles initiatives et pour ne plus subir ? Nous avons entre les mains bien plus de force et d’élan que nous le soupçonnons, une capacité à rendre possible qui peut changer le cours des choses. Appelons cela de l’inespéré !


(1) L’Institut européen de la Méditerranée (IEMed), fondé en 1989, est un laboratoire d’idées et d’actions spécialisé dans les relations euro-méditerranéennes. L’IEMed est un consortium composé du Gouvernement catalan, du ministère espagnol des Affaires étrangères, de l’Union européenne et de la Coopération et de la mairie de Barcelone. Il intègre également la société civile à travers son Haut Patronage et son Conseil d’orientation.

Christian Apothéloz

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