Deux ans après son lancement, le Programme Syrius, l’un des programmes de décarbonation industrielle les plus ambitieux du pays, a présenté, le 4 novembre dernier à l’aéroport Marseille-Provence, le bilan de sa phase 1 (2023-2025) et esquissé les chantiers de la décennie à venir.
Pour rappel, le programme Syrius, porté par l’association Piicto et lauréat de l’appel à projets national « Zones Industrielles Bas Carbone » (ZIBaC) opéré par l’Ademe, dans le cadre du plan France 2030, s’attaque à un territoire stratégique, où se concentrent certaines des principales installations énergétiques, pétrochimiques, métallurgiques et logistiques françaises. Le périmètre de ce vaste bassin industrialo-aéro-portuaire allant de Fos-sur-Mer à Manosque, en passant par l’Étang de Berre et le bassin de Gardanne-Meyreuil, représente 50 000 emplois directs et 140 000 emplois indirects, pour quelque 18 millions de tonnes de CO₂ émises chaque année, soit près de 15 % des émissions industrielles du pays. C’est dire l’ampleur du défi.

Mais c’est précisément cette densité industrielle qui a permis la constitution d’un collectif inédit, rassemblant soixante membres parmi lesquels près de cinquante industriels majeurs, autour de Piicto, de la Région Sud, de la Métropole Aix-Marseille-Provence, du Port de Marseille-Fos, ainsi que des pôles Capenergies et Novachim. Une coopération qui, souligne Nicolas Mat, secrétaire général de Piicto, illustre « la capacité des acteurs industriels du Sud à se fédérer, coopérer, partager et construire une trajectoire collective de décarbonation ambitieuse pour le territoire en mutualisant les ressources et les infrastructures ».
Vingt-huit études et trois trajectoires de décarbonation
La première phase de Syrius (pour Synergies Régénératives IndUstrielles Sud), menée de 2023 à 2025, avait un objectif clair : sortir de l’incantation pour bâtir une réponse collective, concrète, chiffrée et techniquement crédible face à cet enjeu, dans un contexte où les acteurs industriels se retrouvent confrontés à des impératifs climatiques, réglementaires et économiques de plus en plus pressants.
Avec un budget de huit millions d’euros, financé à parts égales par l’État via France 2030 et par les industriels eux-mêmes, vingt-huit études ont été réalisées, couvrant l’ensemble des leviers de décarbonation : électrification des procédés, production et usage d’hydrogène bas carbone, capture et stockage du CO₂, réduction et valorisation des déchets, amélioration de la logistique, ou encore attractivité économique et besoins territoriaux.

Ces travaux, dont plus de 90 % étaient achevés fin octobre 2025, doivent permettre de définir des trajectoires de décarbonation réalistes pour atteindre la réduction de -80 % des émissions de gaz à effet de serre d’ici 2050, conformément à la Stratégie nationale bas carbone. Trois scénarios ont ainsi été élaborés.
Le premier, dit « tendanciel », esquisse une trajectoire minimale dans laquelle la réduction des émissions proviendrait surtout d’une baisse d’activité industrielle, faute d’investissements massifs dans les infrastructures : une perspective redoutée, qui met en lumière les risques de l’inaction. Le scénario « central » repose, lui, sur une transformation progressive du territoire, contrainte par un contexte économique plus serré mais portée par les projets les plus matures : la réduction des émissions y atteint 94 % par rapport à 2019, accompagnée d’environ 3 000 créations d’emplois.

Le scénario « ambitieux », enfin, envisage un territoire qui déploie simultanément l’ensemble des leviers identifiés, s’appuie sur des investissements majeurs et attire de nouvelles activités industrielles bas carbone. Il permettrait, selon les partenaires, une réduction de 97 % des émissions et la création de près de 5 000 emplois directs.
Electricité, hydrogène, CO₂ : l’impératif d’infrastructures lourdes
Quel que soit le scénario retenu, les études convergent vers un même constat : aucune trajectoire de décarbonation n’est envisageable sans des investissements massifs, structurants, mutualisés et programmés à long terme, dans les infrastructures. Le renforcement du réseau électrique, estimé entre 1,5 et 3 milliards d’euros, constitue ainsi un préalable incontournable, souligne les partenaires, pour électrifier les procédés industriels et réduire « de 3 à 4 millions de tonnes de CO₂ » les émissions annuelles du territoire. Où l’on regarde évidemment vers le projet tout aussi essentiel que controversé de ligne à très haute tension entre Jonquières (Gard) et Fos…
Autre chantier majeur : le déploiement d’un hub hydrogène bas carbone, identifié comme un levier central pour les usages industriels non électrifiables et englobant la production, le transport, le stockage et l’usage industriel. Investissements envisagés : 5 milliards d’euros, dont 1,5 milliard pour les infrastructures mutualisées. Tout comme la structuration d’un hub régional de captage, transport et stockage du CO₂, l’un des piliers de la stratégie, qui mobiliserait de deux à six milliards d’euros selon les scénarios.
Ces éléments complètent des dynamiques d’économie circulaire – recyclage des plastiques, valorisation des ferrailles – et de récupération de chaleur fatale à l’échelle territoriale. « La décarbonation n’est pas seulement un impératif environnemental : c’est une formidable opportunité de réindustrialiser durablement le territoire », souligne Simon Deltombe, coordonnateur national ZIBaC.
Des contraintes fortes : eau, foncier, main-d’œuvre et acceptabilité
Les études conduites pendant la phase 1 ont également mis en lumière les contraintes territoriales que devra intégrer la transition. Dans les scénarios les plus ambitieux, la demande en eau pourrait ainsi augmenter de 30 % d’ici 2030, passant de 85 à près de 110 millions de mètres cubes par an, principalement en raison du développement de l’hydrogène par électrolyse et de certaines unités industrielles. Ce qui impose d’intensifier les synergies avec les stations d’épuration et les technologies plus sobres afin de limiter ces prélèvements.
Le foncier constitue une autre limite : jusqu’à 500 hectares pourraient être nécessaires pour accueillir les nouvelles unités industrielles et les infrastructures mutualisées. La montée en puissance des projets générera par ailleurs d’importants besoins en main-d’œuvre, tant pour les chantiers que pour les métiers de la transition énergétique, avec des enjeux forts de formation et de logement. Enfin, l’adaptation des infrastructures logistiques – ferroviaires, fluviales, routières et portuaires – sera déterminante pour absorber les flux futurs et rendre crédible le report modal.
Phase 2 (2026-2030) : l’heure de l’exécution
En juillet 2025, les porteurs du programme ont déposé leur candidature pour la phase 2 de l’appel à projets ZIBaC, avec un objectif de 16 millions d’euros de financement public, pour un total « de plus de 40 millions d’euros mobilisables », expliquent-ils. Cette seconde phase vise à passer de la planification à la mise en œuvre opérationnelle. Il s’agit désormais de synchroniser les grands chantiers d’infrastructures, d’affiner les scénarios, accompagner l’émergence des nouvelles filières industrielles, accélérer les projets industriels, et renforcer les synergies entre acteurs publics et privés. Mais aussi consolider la gouvernance collective qui s’est structurée au cours des dernières années.
L’idée n’est plus seulement de planifier la transition, mais de la matérialiser. Les chantiers à venir sont considérables. Le hub hydrogène devra par exemple intégrer la production locale, les usages industriels, les synergies électriques, la conversion d’infrastructures pétrolières, les importations et exportations de dérivés comme l’ammoniac. Le hub CO₂, déjà amorcé avec le projet Rhône CO₂, devra s’étendre aux sites isolés, prévoir des infrastructures d’export offshore et développer des voies de valorisation chimique. L’économie circulaire, elle, devra monter en puissance, avec des filières de recyclage renforcées et des réseaux d’échanges énergétiques interconnectés. Le territoire devra enfin poursuivre la construction d’un écosystème d’innovation, d’investissement et de compétences aligné avec les ambitions nationales et régionales.
Un territoire laboratoire de l’industrie bas carbone
« Avec Syrius, nous accompagnons nos entreprises dans cette transition et faisons du Sud un territoire exemplaire d’industrie durable », insiste dans un communiqué Renaud Muselier, le président de la Région Sud, qui vise à devenir la première région neutre en carbone d’ici 2040.
Si la phase 1 a démontré qu’une stratégie collective est possible, la phase 2 devra quant à elle prouver que cette stratégie peut maintenant être mise en œuvre, tant dans la capacité à coordonner les acteurs, sécuriser les investissements, maîtriser les contraintes territoriales, que dans la capacité à maintenir l’activité industrielle tout en la transformant profondément. En cela, Syrius constitue certainement l’un des tests les plus significatifs pour la politique industrielle bas carbone française : celui d’une transformation organisée, concertée et durable d’un territoire industriel majeur. Où tout reste à faire, maintenant.
Document source : le 3e forum Syrius
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