La Chambre régionale des comptes Provence-Alpes-Côte d’Azur dresse un bilan sévère du groupement d’intérêt public (GIP) Grand Prix de France-Le Castellet. Créé en 2017 pour ramener la Formule 1 sur le circuit Paul-Ricard, le GIP a organisé quatre éditions de l’épreuve entre 2018 et 2022. Mais selon le rapport, rendu public le 24 juin, le modèle économique était structurellement déficitaire, la gouvernance insuffisamment vigilante et la facture publique dépasse désormais les 100 millions d’euros, sans que les retombées économiques régionales soient avérées.
Un retour de la F1 bâti sur un modèle fragile
Le retour du Grand Prix de France au Castellet avait été présenté comme un événement sportif et touristique majeur pour la région. Le GIP, créé le 9 janvier 2017, réunissait notamment la Région Provence-Alpes-Côte d’Azur, le département du Var, la Métropole Nice Côte d’Azur, la Métropole Aix-Marseille-Provence, le département des Bouches-du-Rhône, plusieurs intercommunalités varoises et des chambres de commerce.
À l’origine, le budget annuel de l’opération était évalué à environ 30 millions d’euros. Le plan d’affaires reposait sur des recettes directes, notamment de billetterie, mais aussi sur des subventions publiques estimées à 14 millions d’euros par an. Le Grand Prix devait aussi générer d’importantes retombées économiques, évaluées en amont à 65 millions d’euros.
Mais pour Xavier Lefort, président de la Chambre régionale des comptes Provence Alpes Côte d’Azur, la fragilité du modèle n’était pas une surprise. « Personne n’a découvert que c’était une affaire non rentable et personne n’imaginait que ça puisse être une affaire rentable », a-t-il rappelé lors d’un point presse. Selon lui, comme pour d’autres grands événements sportifs, l’organisation d’un Grand Prix repose nécessairement sur « une forte participation » des collectivités organisatrices. Le problème, souligne la Chambre, est que le modèle financier retenu s’est révélé plus coûteux que prévu. « Le modèle financier du GIP se sont avérés rapidement non conformes ou non tenables par rapport aux prévisions initiales », a résumé le président de la CRC.

Formula One Management capte l’essentiel des recettes
Le premier facteur de déséquilibre tient aux contrats conclus avec Formula One Management (FOM), propriétaire des droits commerciaux de la Formule 1. Ces contrats imposaient au GIP le versement d’une redevance annuelle de 23 millions de dollars, tout en limitant fortement sa capacité à dégager des recettes commerciales.
Dans son rapport, la Chambre relève que les recettes les plus profitables (droits publicitaires, retransmission, hospitalités ou certaines prestations commerciales) étaient largement captées par le groupe FOM. Le GIP devait donc assumer les coûts d’organisation de l’épreuve, tout en dépendant surtout de la billetterie pour équilibrer ses comptes : « Le contrat passé avec Formula One Management faisait que l’essentiel des recettes commerciales était capté par ces sociétés », a expliqué Xavier Lefort. « Ça retirait effectivement un certain nombre de capacités du GIP à générer des recettes commerciales. »
La billetterie n’a pas permis de compenser ce déséquilibre. Le modèle initial reposait sur environ 14 millions d’euros de recettes de billetterie par an. Mais, selon le président de la CRC, la moyenne s’est plutôt établie autour de 10 millions d’euros. En cause notamment : une politique commerciale visant à maintenir des prix accessibles, voire à les baisser, afin d’attirer davantage de public.
À cela s’ajoutait le coût du circuit Paul-Ricard. Le GIP dépendait de la SAS Excelis, propriétaire du circuit et membre du groupement. Les dépenses liées à l’utilisation et aux aménagements du site se sont révélées supérieures aux prévisions (20 millions contre 1 million à l’origine). Le site du Castellet posait aussi des contraintes d’accès importantes, nécessitant la création de parkings, de navettes et d’aménagements pour accueillir des dizaines de milliers de spectateurs.
Des déficits identifiés trop tard
La Chambre pointe également des failles de gouvernance. Les administrateurs auraient accordé une confiance trop importante à l’équipe dirigeante, sans exercer un contrôle suffisant sur les comptes et les risques financiers du GIP : « Les déficits n’ont pas été identifiés dès le départ », a relevé Xavier Lefort, estimant que les budgets votés présentaient les choses « de façon plutôt positive ». Résultat : un retard dans la prise de conscience du risque financier et dans la mise en œuvre de mesures d’économie.

Le rapport souligne aussi que les assemblées délibérantes des collectivités membres étaient peu informées de l’activité réelle du GIP. Les administrateurs ont approuvé des comptes déficitaires sans se préoccuper suffisamment de l’absence d’approbation préfectorale de certaines modifications de la convention constitutive du groupement.
Autre point sensible : l’étude financée en août 2022 sur un possible Grand Prix à Nice ou dans ses environs. Selon la Chambre, cette étude portée par le groupe FOM a été financée à hauteur de 550 000 dollars sans que les administrateurs en soient informés. Elle intervenait alors que le groupe FOM ne souhaitait plus renouveler le Grand Prix sur le circuit du Castellet. Pour la Chambre, les dirigeants ont ainsi engagé le GIP hors de son objet statutaire.
Plus de 100 millions d’euros d’argent public
Le coût global constitue le cœur du rapport. La crise de gouvernance de 2022 a débouché sur des contentieux liés à la dissolution du GIP et à la répartition de son passif. Au 30 juin 2025, ce passif net est évalué à 35,7 millions d’euros. Il s’ajoute aux 63,5 millions d’euros déjà versés par les membres du GIP sous forme de subventions d’exploitation, ainsi qu’à une contribution de 3,7 millions d’euros de l’État. Au total, la Chambre chiffre à 102,9 millions d’euros l’argent public mobilisé pour organiser quatre épreuves de Formule 1 au Castellet. Xavier Lefort donne un ordre de grandeur légèrement plus large : « Aujourd’hui, le coût pour la puissance publique […] est de l’ordre de 105 à 110 millions d’euros. »
Ce coût doit être mis en regard des retombées économiques annoncées. Or la CRC estime qu’elles ont été surévaluées. Les études communiquées présentaient notamment le Grand Prix 2022 comme ayant généré 121,1 millions d’euros de retombées économiques. Mais la Chambre juge la méthode fragile, en particulier l’usage d’un coefficient multiplicateur pour mesurer les effets indirects sur l’économie régionale. « En face, vous avez des retombées économiques dont on dit qu’elles étaient évaluées à 120 millions d’euros, mais pour lesquelles la Chambre considère que la vérité des prix est plutôt autour de 75 millions », a indiqué le président de la CRC. Avant de conclure : « L’équilibre même global macroéconomique de cette affaire n’est pas démontré. »

Une liquidation toujours bloquée
Le GIP a perdu son objet après la dernière édition du Grand Prix, organisée le 24 juillet 2022, faute de renouvellement du contrat avec Formula One Management. Il a ensuite licencié son personnel opérationnel. Sa dissolution a été prononcée par arrêté préfectoral le 1er mars 2024, mais la liquidation reste en cours.
La question de la répartition du passif n’est pas tranchée. Elle oppose plusieurs membres du groupement et relève désormais de la justice administrative. « La question de ce passif de liquidation, ce n’est pas la Chambre qui va le trancher, c’est la justice administrative », a rappelé Xavier Lefort.
La Chambre relève enfin plusieurs irrégularités en matière de commande publique. Dix marchés, portant notamment sur des prestations juridiques, des conseils sportifs, de l’achat d’espace médias ou du matériel, ont été passés sans publicité ni mise en concurrence. Pour le président de la CRC, ces marchés auraient dû être soumis aux règles de la commande publique, ce qui traduit « une certaine défaillance dans le fonctionnement du GIP ».
Ainsi, le rapport ne remet pas en cause le succès populaire des quatre éditions organisées au Castellet. Mais il pose une question plus large : celle du coût public des grands événements sportifs lorsque les recettes commerciales échappent en grande partie aux organisateurs locaux. « Quand vous accueillez ce type d’épreuves, vous n’allez pas gagner de l’argent », a résumé Xavier Lefort. Encore faut-il, insiste la Chambre, pouvoir démontrer que la collectivité s’y retrouve.
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Pour consulter le rapport complet
Dans nos archives : Stéphane Clair, directeur du Castellet : le retour de la Formule 1 avec un projet global pour le territoire














