Le directeur général du fonds Région Sud Investissement, Pierre Joubert, livre son analyse des résultats du baromètre régional des levées de fonds au premier semestre 2025 révélé par Gomet’ le 4 septembre au CIC Place de l’innovation, à Marseille Innovation.
Le premier point que je veux souligner, c’est d’abord, bien sûr, le dynamisme qu’affiche la région Sud, au regard des chiffres d’il y a un an mais aussi au regard de la situation au niveau national. C’est un rebond assez remarquable.
Un élément pour illustrer cette tendance : le nouveau fonds que nous avons lancé le 1er janvier de cette année, prévu pour cinq ans. Il présente une nouveauté importante pour RSI et pour la Région. En sus du cofinancement Feder, pour la première fois, une part significative de ces fonds provient du recyclage des cessions réalisées les années précédentes – un mécanisme de roll over qui permet à RSI de « ré-autofinancer » une partie de ses investissements. Ce qui montre que non seulement, nous participons au développement économique mais aussi que le modèle de « recyclage » (en anglais roll over) fonctionne et limite l’usage de nouveaux financements publics.

Pour le lancement du dernier fonds, en janvier 2025, nous avions adopté une prévision prudente, conformément au lancement des fonds précédents, car le lancement d’un fonds est généralement progressif : il faut ajuster la stratégie, reconstituer un deal flow répondant à cette stratégie, examiner les premiers dossiers avec la nouvelle donne en termes d’élégibilité, conclure les premiers investissements, ce qui prend toujours un peu de temps. Mais cette fois, le démarrage a été particulièrement rapide, ça a accéléré très vite dès le début d’année. Les opportunités se sont multipliées, les comités d’investissement mensuels ont parfois examiné deux voire trois dossiers à la fois, ce qui n’était pas arrivé depuis longtemps. Résultat : nous avons déjà largement dépassé nos objectifs d’investissement cette année. C’est une excellente nouvelle, surtout vis-à-vis des financements européens, où il vaut toujours mieux être en avance qu’en retard.
L’énergie en tête, le spatial et la défense en embuscade
Les secteurs dynamiques sont aujourd’hui clairement identifiés. L’énergie reste en première ligne. La santé connaît aussi un afflux important de projets, ce qui est encourageant : alors que beaucoup d’entreprises régionales cherchaient auparavant des financements ailleurs, nous voyons désormais émerger un tissu solide sur notre territoire. Les biotechs, en revanche (pas la santé au sens large), connaissent une période plus calme mais sont en train de réaccélérer.
Deux secteurs émergents méritent une attention particulière : le spatial, qui commence à prendre corps, et surtout la défense. Dans ce dernier cas, il ne s’agit pas de projets purement militaires, mais de modèles duals, combinant applications civiles et militaires. Ce segment se développe rapidement, porté par un tissu industriel régional historiquement lié au monde militaire déjà en place et par une volonté affirmée des autorités de travailler avec les entreprises. L’événement Ambition Capital, que nous avons organisé le 3 juillet, en a donné une bonne illustration : nous y avons constaté à quel point notre tissu industriel reste proche du monde militaire et combien il souhaite désormais se rapprocher des financeurs, dans une logique de réalisations concrètes et de chiffre d’affaires. C’est un tournant significatif, qui renforce par ailleurs l’attractivité de la région auprès des fonds parisiens, de plus en plus attentifs à ces filières.
Co-investissement et diversité des partenaires
Globalement, les dossiers que nous recevons aujourd’hui sont globalement plus matures et mieux structurés qu’auparavant. L’écosystème régional s’est enrichi et, dans la plupart des cas, les entreprises se présentent déjà avec des co-investisseurs. Cela accélère considérablement notre travail d’instruction car une partie de l’expertise est déjà réalisée. Mais il faut rappeler le contexte : depuis l’été 2023, le marché national a connu un net ralentissement. Les capitaux disponibles se sont réduits et beaucoup de fonds ont choisi de protéger leurs participations existantes plutôt que d’investir dans de nouvelles sociétés. Ce phénomène, assez classique, se retrouve dans nos propres statistiques : nous avons enregistré, au début du fonds, moins de sociétés nouvelles financées, mais davantage de réinvestissements.
Un autre point marquant cette année est la diversité des co-investisseurs. Contrairement aux années précédentes, aucun acteur majeur ne domine. Nous travaillons de plus en plus avec des partenaires très variés – family offices, corporate, fonds spécialisés, business angels – dans leur grande majorité nationaux. À une exception près, Orus, qui a permis de mobiliser des investisseurs internationaux.
« Une excellente nouvelle pour l’emploi et l’économie régionale » (Pierre Joubert)
Autre tendance de fond : de plus en plus d’entreprises choisissent de commercialiser leurs produits avant même de procéder à une levée de fonds. Cette approche a d’abord émergé dans le numérique et l’édition de logiciels. Elle consistait à lancer un produit pas totalement finalisé, mais accompagné d’une feuille de route claire. Le message adressé aux clients était simple : « Nous pouvons déjà vous emmener du point A au point B. Pour atteindre le point C, il faudra six mois ou un an, mais nous savons comment y parvenir. » Désormais, cette logique dépasse largement le cadre du numérique. Pour les investisseurs, elle est plus rassurante : il est toujours plus crédible de soutenir une société qui démontre déjà sa capacité à produire et à vendre avec un modèle économique éprouvé. Dire : « Si vous m’apportez 100, je peux en faire 150 ou 200 » est infiniment plus convaincant que d’affirmer : « Je pars de zéro, mais je peux atteindre 1 000. » Ce discours peut encore séduire dans certains domaines, comme l’intelligence artificielle, mais dans une économie capitalistique plus classique, il vaut mieux arriver avec des preuves de chance de succès réalistes et tangibles.
Cette approche change aussi la dynamique des levées de fonds. Passer de 100 à 1 000 suppose parfois un financement intermédiaire : c’est là que les séries A et B trouvent tout leur sens, avec des partenaires capables d’accompagner sur plusieurs tours. Plus largement, on constate une exigence accrue de la part des financeurs : ils veulent davantage de concret, davantage de réel et se concentrent plus sur le chiffre d’affaires que
sur les levées passées. Tous les projets sont séduisants sur le papier, mais la différence entre un projet bon et un projet excellent réside dans la capacité à délivrer et à respecter les échéances annoncées.
Cela n’enlève rien au fait que la dynamique est là et on la sent de manière très sensible. L’énergie, le spatial, la santé… Nous voyons émerger des filières stratégiques, avec des besoins capitalistiques massifs. C’est une excellente nouvelle pour l’emploi et l’économie régionale.
Pierre Joubert
Directeur général de Région Sud Invest
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