Dix ans après le début de ses opérations en Méditerranée centrale, SOS Méditerranée publie un rapport inédit, présenté vendredi 19 juin au Mucem. Intitulé En pleine tempête. Recherche et sauvetage en Méditerranée centrale : 10 ans de combats entre négligence et solidarité, le document revient sur une décennie de sauvetages, d’entraves administratives et de dégradation de la situation humanitaire.
À bord de l’Aquarius puis de l’Ocean Viking, l’association affirme avoir secouru 43 418 personnes au cours de 464 opérations. Mais, selon elle, la Méditerranée centrale reste la route migratoire maritime la plus meurtrière au monde.
Dix ans de sauvetage, une mer toujours plus meurtrière
Au Mucem, où l’association organisait une conférence de presse, plus de 10 ans après son inauguration dans ce même musée, SOS Méditerranée a voulu dresser un bilan politique et humanitaire de présence en mer depuis sa création. Depuis 2014, l’Organisation internationale pour les migrations estime qu’au moins 35 000 personnes ont péri en Méditerranée. Et 2026 est déjà présentée par l’association comme l’une des années les plus meurtrières, avec au moins 1 238 personnes disparues à ce stade.
« Le résultat d’une politique délibérée de non-assistance à personne en danger en mer »
Pour Sophie Beau, cofondatrice de SOS Méditerranée et directrice générale de SOS Méditerranée France, ce bilan n’a rien d’une fatalité. « Cette mortalité qui reste effrayante en Méditerranée centrale, ce n’est pas le résultat d’accidents tragiques, de fatalités », a-t-elle déclaré. Selon elle, elle est au contraire « le résultat d’une politique délibérée de non-assistance à personne en danger en mer ».

L’association situe un tournant majeur en 2018. Jusqu’alors, les autorités italiennes coordonnaient les secours en Méditerranée centrale et transmettaient largement les alertes aux navires présents en mer. La déclaration de la zone de recherche et de sauvetage libyenne, reconnue par l’Organisation maritime internationale, a changé la donne. La coordination des secours a alors été transférée aux gardes-côtes libyens, dans un pays en proie au chaos et aux réseaux de traite humaine.
Résultat, selon SOS Méditerranée : un vide opérationnel. Les navires européens se sont progressivement retirés de la zone et les alertes officielles se sont effondrées. « Les États ne remplissent plus ce rôle de coordination des secours », déplore l’association, alors même que ce rôle est prévu par le droit maritime international.

Des sauvetages entravés à terre comme en mer
La directrice des opérations de SOS Méditerranée, Soazic Dupuy, a décrit une double pression : administrative à terre, sécuritaire en mer. Depuis 2016, l’association dit faire face à des enquêtes, contrôles, immobilisations de navires et mises en accusation récurrentes. « À terre, c’est ce sentiment permanent d’être mis sur le banc, d’être accusé », a-t-elle résumé.

Par ailleurs, le décret italien Piantedosi, adopté en 2023, est particulièrement pointé du doigt. Il impose aux navires de sauvetage de rejoindre un port de débarquement immédiatement après une première opération, sans détour ni nouveau sauvetage. En cas de non-respect, les ONG s’exposent à des sanctions et à l’immobilisation de leurs bateaux. Selon Soazic Dupuy, ce dispositif a conduit à 48 ordres de détention pour l’ensemble de la flotte civile depuis 2023, soit plus de 800 jours d’immobilisation cumulée.
À cela s’ajoute l’attribution de ports très éloignés de la zone de sauvetage, souvent dans le nord de l’Italie. Pour l’Ocean Viking, SOS Méditerranée estime avoir perdu plus de 250 jours d’opération depuis 2023 en raison de ces transits imposés. Sophie Beau parle, plus largement, de plus d’un an et sept mois d’opérations bloquées par les détentions, les attentes de débarquement ou les trajets inutiles vers des ports lointains.

De plus, en mer, les tensions avec les gardes-côtes libyens se sont durcies. L’association évoque une soixantaine d’incidents de sécurité depuis 2016, dont plus de la moitié ces trois dernières années. En août 2025, l’Ocean Viking a été visé par des tirs alors qu’il patrouillait en eaux internationales. « C’est un miracle que personne ne soit mort », a insisté Sophie Beau, évoquant une attaque qui aurait pu coûter la vie à des rescapés comme aux équipes à bord.

Une « ambulance des mers » face aux accusations
Depuis sa création, SOS Méditerranée fait aussi face aux accusations de collusion avec les passeurs. Sophie Beau rejette fermement ces critiques. « Ce sont des fake news », a-t-elle répondu. « On nous a accusés d’être en collusion avec les passeurs. Or, il n’y a jamais eu aucune collusion avec aucun passeur. » Pour l’association, en plus des propos haineux que l’association a déjà subis, ces discours participent à la criminalisation des opérations civiles de sauvetage. Les enquêtes judiciaires menées en Italie n’ont, selon elle, jamais établi d’acte répréhensible de la part des ONG de sauvetage. « On est là pour sauver des vies », martèle Sophie Beau. « C’est une ambulance des mers qui mène sa mission. »
Ce rappel au droit maritime international constitue le cœur du rapport présenté au Mucem. « Sauver des vies, c’est une obligation », rappelle Sophie Beau. Pour SOS Méditerranée, défendre cet espace humanitaire revient désormais à défendre un principe fondamental du droit international, dans un contexte européen de plus en plus hostile aux migrations.
D’autre part, l’association ne cache pas non plus ses inquiétudes pour l’avenir. La crise des financements humanitaires, aggravée par le retrait de certains bailleurs internationaux, fragilise son modèle. À titre d’exemple, en 2025, les dons citoyens représentaient 58 % de son financement, tandis que les fonds publics, principalement issus de collectivités territoriales, ne comptaient que pour une faible part de son budget. D’autant plus que le coût d’exploitation de l’Ocean Viking reste élevé, avec un besoin quotidien de plusieurs dizaines de milliers d’euros.

Marseille, port d’ancrage et de soutien
Si SOS Méditerranée parle depuis Marseille, ce n’est pas un hasard. L’association y est née, y conserve son siège social et y bénéficie d’un fort soutien citoyen et institutionnel. « Marseille, c’est notre siège social, c’est la ville de création de SOS Méditerranée France », a rappelé Sophie Beau. Elle décrit un « lien de cœur » avec la ville, construit au fil des années.
En effet, la Ville de Marseille est aujourd’hui le premier soutien financier de l’association parmi les collectivités territoriales, avec une subvention annuelle de 130 000 euros. Au-delà de ce soutien institutionnel, SOS Méditerranée s’appuie aussi sur un réseau de bénévoles très actif. L’association revendique plus de 1 000 bénévoles, répartis dans 22 antennes en France et une en Belgique, ainsi qu’un réseau européen en Allemagne, en Suisse et en Italie.
Cette mobilisation citoyenne reste, pour Sophie Beau, l’un des moteurs de la résilience de l’organisation. « Nous sommes là, nous sauvons des vies. Notre bateau n’est pas là, ces personnes meurent en mer », a-t-elle déclaré. Pour elle, cette évidence continue de mobiliser des citoyens qui refusent l’indifférence. SOS Méditerranée revendique aussi un important travail de sensibilisation. En 2025, 25 000 élèves ont été sensibilisés par ses bénévoles, et plus de 175 000 depuis le début de ses opérations. « Cet ADN citoyen est essentiel », insiste l’association, qui rappelle ne pas bénéficier de financements étatiques pour mener ses opérations.
« Garder le cap » au Mucem
Sabine Grenard, responsable des relations publiques de SOS Méditerranée, a présenté la journée « Garder le cap », organisée le 20 juin au Mucem. L’événement prolonge la publication du rapport par des rencontres, projections et temps de soutien. « Ces dix ans des opérations, c’est aussi les dix ans d’une formidable communauté solidaire », a-t-elle souligné.

Le Mucem s’inscrit lui aussi dans ce compagnonnage. L’institution culturelle marseillaise a déjà accueilli plusieurs événements liés à SOS Méditerranée et a fait entrer dans ses collections des gilets de sauvetage de l’association. Lors du mot d’accueil, le musée a rappelé son souhait de rester « un port sûr » pour SOS Méditerranée.
La journée « Garder le cap » a aussi proposé une table-ronde avec des personnalités engagées auprès de l’association, une projection-débat autour du documentaire Mothership, tourné à bord de l’Ocean Viking, puis une soirée de soutien sur la place d’armes du Fort Saint-Jean.

Ainsi, dix ans après le départ de l’Aquarius, SOS Méditerranée veut donc faire de cet anniversaire un moment d’alerte autant qu’un appel à la mobilisation. « Chaque sauvetage, chaque vie tirée de l’eau à la main par nos sauveteurs, c’est vraiment une raison d’optimisme », a conclu Sophie Beau.
Liens utiles :
Les archives Gomet’ sur SOS Méditerranée
Le site officiel SOS Méditerranée













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