Sophie Joissains, réélue maire d’Aix-en-Provence avec 47,5 % des voix au second tour, aurait pu dépasser la barre des 50 % sans la présence dans la joute municipale aixoise de l’ancien bâtonnier du barreau local, Philippe Klein (7,96 %) auquel elle a refusé de s’associer après avoir viré en tête le 15 mars. Qu’importe, l’héritière d’Alain et Maryse Joissains a triomphé sous son nom (ou prénom plutôt), perpétuant une saga familiale qui a commencé en 1978 avec l’élection d’Alain, qui sera maire jusqu’en 1983.
Le relatif bon score de l’ancien président de l’université Paul-Cézanne, Marc Péna (31,03 %), paraît du coup anecdotique. Autant que la percée relative et inédite à Aix de Jean-Louis Geiger (13,66 %), notable aixois qui rongea son frein 25 ans durant dans les troupes muselées de Jean-Claude Gaudin, avant d’être séduit par Marine Le Pen qui a eu l’habileté de prêter attention à ce cadre d’entreprise trop peu exposé. Pour autant on ne laisse pas d’être épaté par la longévité de la famille Joissains qui a traversé les pires ou les plus baroques épreuves, pour imprimer finalement depuis quarante ans dans la mémoire collective aixoise.
Alain et Maryse, l’ascension fulgurante de deux prolétaires ambitieux
Dans le jeu de cette famille, on tirera d’abord, pour mieux comprendre, la carte du père, revenu de tout pour échouer dans une tragédie sans nom. Ce Toulousain né en 1942 a tracé un chemin hors norme avant d’être annoncé comme ministre possible de Valéry Giscard d’Estaing, qui croyait encore à un second mandat élyséen. Télégraphiste, mousse, commando de Marine en Algérie, il achève ce parcours tumultueux sur les quais de Toulon où il s’use le dos en tant que docker. C’est dans ce port militaire qu’il rencontre une jeune et jolie fille, Maryse, qui aimait faire des escapades à Saint-Tropez, rêvant d’y croiser Brigitte Bardot et de devenir « une vedette » comme elle aimait l’évoquer sans fausse pudeur. Les tourtereaux font aussi quelques étapes à Aix où ces deux autodidactes découvrent l’opulente faculté de Droit et la perspective de porter la robe qui les fait fantasmer.
Ces prolétaires – la mère de Maryse était guichetière à la sécurité sociale et son père, ouvrier, assurait le service d’ordre du communiste Maurice Thorez lors de ses meetings varois – unissent leurs ambitions pour atteindre le graal, la capacité en Droit qui leur permettra peut-être d’accéder au métier d’avocat. Ils y parviennent et s’arment de courage pour pénétrer une autre sphère, la politique. Alain Joissains, membre du parti radical, après des premiers pas chez les Réformistes de Jean-Jacques Servan-Schreiber, arrivera à ses fins et au fauteuil de maire. Un exploit remarquable que la très huppée bourgeoisie aixoise se résout à admettre et que les politiques de la droite marseillaise placent sous haute surveillance.
Alain Joissains chutera pourtant après une vilaine affaire où les juges le soupçonnent d’avoir usé des entreprises liées à la mairie au profit de la villa que son beau-père (M. Charton) fait construire à Saint-Antonin du Bayon. C’est l’hallali. Le grand-père de Sophie et père de Maryse se suicidera après avoir suivi l’émission de Michel Polac (Droit de Réponse) où Jean-François Kahn commente le scandale aixois. Alain est désormais contraint à s’invisibiliser, mais son épouse Maryse prend le relais, rejoignant l’équipe de Jean-Pierre de Peretti, qui sera maire jusqu’en 1989, convoquant la sainte vierge pour préparer ses conseils municipaux avant de délibérer. La farce durera jusqu’à ce que le socialiste modéré Jean-François Picheral s’installe durablement à l’ombre du beffroi aixois.
Pugnacité sans borne et culot inébranlable
Maryse Joissains s’impose comme avocate, croisant le fer notamment dans l’affaire du sang contaminé qui lui fait prendre la lumière. En 2001, contre toute attente, elle réussit à fédérer trois listes de droite et du centre et fait chuter Picheral de son piédestal. La messe est dite pour celle qui revendique ses origines corses (elle est une Masini par sa mère) pour organiser sa vendetta, sans charité chrétienne excessive. Elle entre aussi dans l’hémicycle du palais Bourbon saluant d’un tonitruant « Bonjour tout le monde » ses collègues, devant un Jean-Louis Debré, alors président de l’assemblée nationale, interloqué, qui ne peut que lui répondre : « Bonjour aussi à vous madame ».
Maryse impose son style et brave tous les codes comme lorsqu’elle offre à Mme Mégret, maire d’extrême-droite de Vitrolles, un bouquet pour saluer son entrée à la communauté du Pays d’Aix. Elle se distingue par une pugnacité sans borne, un culot inébranlable pour remballer ses adversaires de droite et de gauche et une capacité quasi monastique à potasser ses dossiers. Mais comme son époux, dont elle est séparée sans pour autant avoir divorcé, le droit, qu’elle a étudié avec acharnement comme étudiante, la rattrape en avril 2014 quand elle est mise en examen pour trafic d’influence et détournement de fonds publics. Elle contestera sa condamnation à la prison avec sursis et à l’inéligibilité, jusqu’à rendre les armes et passer le relais à sa fille Sophie après trois mandats de maire.
Cette dernière, discrète et en retrait, relèvera le défi, forte de son expérience de parlementaire pendant laquelle elle a appris au palais du Luxembourg l’art subtil de mener un train de sénatrice. Dimanche, elle s’est installée dans le fauteuil qu’ont occupé son père et sa mère. Elle a fait acclamer par ses supporters sa maman restée chez elle pour préserver sa santé fragile. Sophie Joissains a aussi connu l’épreuve de la maladie qu’elle a vaincue, mais elle ne s’est jamais guérie du virus familial.
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