Porteur d’un projet de giga-usine dédiée à la fabrication de panneaux photovoltaïques, sur quelque 45 hectares au coeur au cœur de la zone industrialo-portuaire de Fos-sur-Mer, Carbon a annoncé début janvier son rapprochement avec Longi, le leader mondial du secteur. Une inflexion du projet initial, présenté comme un projet de souveraineté énergétique et industrielle français et européen, représentant un investissement de l’ordre de 1,7 milliard d’euros, que son co-fondateur et président, Pierre-Emmanuel Martin, justifie par une adaptation nécessaire, voire vitale, à l’évolution de la technologie et du marché.
Avec une première échéance : l’usine test de Carbon One, à Miramas, sur laquelle, avec son partenaire chinois, il souhaite « aller vite ». Tout en pressant l’État et l’Europe sur l’adoption d’un « Made In Europe » crucial.
Premier volet de notre entretien avec Pierre-Emmanuel Martin, le patron de Carbon.
Vous avez annoncé récemment votre rapprochement avec le groupe chinois Longi. En quoi cela consiste-t-il exactement et qu’est-ce qui a motivé cette décision que vous présentez vous-mêmes comme un choix stratégique ?
D’abord, pour re-situer un peu Longi, c’est quand même le numéro 1 mondial de fabrication de panneaux solaires, et surtout le leader technologique parce qu’il maîtrise la totalité de la chaîne de ce que nous on veut faire demain, c’est-à-dire la cristallisation et le sillage des lingots pour en faire des plaquettes de silicium, la préparation et la transformation de ces plaquettes de silicium en cellules photovoltaïques, pour ensuite les encapsuler et faire des panneaux solaires. Longi maîtrise toutes ces phases et c’est d’ailleurs lui qui a fait passer le marché du multicristallin au monocristallin, une révolution fondamentale il y a quelques années.
Pourquoi, donc, ce choix de s’associer au N.1 mondial et en quoi cela consiste-t-il exactement ?
Cela mérite effectivement une explication parce qu’après on pourrait dire, effectivement : « Mais comment ? On veut être souverain, est-ce qu’il n’y a pas une contradiction ? » Globalement, nous, on part du principe qu’aujourd’hui, après avoir investigué et arpenté depuis 30 ans le photovoltaïque sous toutes ses latitudes, sous toutes ses formes industrielles et partout dans le monde, globalement, force est de constater que si on veut reconstituer notre chaîne industrielle, on a plusieurs sujets à traiter en amont.
« C’est une question de crédibilité technologique : ce que je produis doit être au niveau de ce que le marché produit »
D’abord, moi, j’ai un sujet avec mes clients. Les clients, aujourd’hui, ils achètent des panneaux qui, quelle que soit l’origine, ont une excellente qualité. Et les clients aujourd’hui doutent fort que, si on ne s’associe pas avec les meilleures technologies sur le marché, on puisse faire des panneaux qui soient au niveau de la qualité que eux attendent. On n’est plus dans le solaire sympathique qu’on met sur son toit, dans sa résidence secondaire ou principale, pour participer à un objectif de sauvegarde ou de protection de la planète. Non, aujourd’hui, le solaire, c’est devenu un actif stratégique qui est en train de reconfigurer complètement, de fond en comble, du sol au plafond, l’industrie électrique mondiale. Ça devient, avec le stockage électronique de puissance et l’intelligence artificielle, la brique principale du futur système électrique mondial.
Je rappelle juste ce chiffre : aujourd’hui, la Chine, avec l’éolien mais surtout le solaire, produit de l’électricité correspondant à 102 % de ce qui est consommé, toutes sources confondues, aux Etats-Unis. Donc c’est vraiment devenu un truc énorme. Même chose sur les batteries, où la Chine, là aussi, a pris une avance considérable. Donc moi, si je prends mes clients, qui sont plutôt des grands donneurs d’ordres, des électriciens comme Engie, comme Total, comme EDF, comme RWE, comme Iberdrola, mais aussi des producteurs indépendants, comme Neoen, comme Voltalia, des gros développeurs ou, des plus petits, eux, ce qu’ils veulent, c’est du matériel qui dure, qui soit performant. Donc là, il y a déjà une question de crédibilité technologique : ce que je produis doit être au niveau de ce que le marché produit.
Ça veut dire que votre plan initial de développement avec la technologie TOPcon, il est amené à être remplacé totalement par la technologie chinoise back contact que vous amène Longi ?
Initialement, quand on a démarré en 2022, on était dans un marché qui était principalement sur la technologie PERC. Mais nous, on se projetait déjà sur 2026-2027, sachant qu’on espérait aller beaucoup plus vite – on ne va pas revenir sur les raisons qui font qu’on va moins vite que prévu, l’instabilité politique que nous avons en France, les difficultés que l’Europe a à affirmer sa puissance, même si on ne désespère pas en la matière… En 2022, donc, on se projetait sur les 3-4 années à venir en anticipant déjà une technologie TOPcon et back contact. Et on prévoyait dans nos plans de faire à Fos, sur la gigafactory, 70% de TOPcon et 30% de back contact. Mais en s’autorisant à changer la répartition entre les deux suivant l’évolution de la technologie.
Or, aujourd’hui, le back contact s’impose. Le marché va encore plus vite que ce qu’on avait anticipé. Le marché, en 2026, est beaucoup plus fort, puissant, moins cher, tout ce que vous voulez, que ce qu’on avait prévu en 2022. Donc nous, on s’adapte. Technologie TOPcon ou technologie back contact, notre choix est fait. On part sur back contact. Et a priori, on partira sur du 100 %.

Ce que vous dites, c’est que cette association avec Longi, c’est d’abord une manière pour vous d’adopter la meilleure technologie ?
Je dis juste que, nous, notre point de départ, c’est d’abord nos clients. Quand vous allez voir pour la dixième fois Engie, EDF, RWE, les gros donneurs d’ordre, ceux qui achètent non pas 3-4 MW, mais ceux qui peuvent vous en acheter 300, ceux qui donnent confiance aux banques pour financer, quand ils vous disent : « Oui, d’accord, on croit en la filière, mais nous, on veut pouvoir acheter à nos clients chinois, pour la partie non couverte par le NZIA, et on veut pouvoir acheter avec les mêmes technologies peu ou prou, parce que nos ingénieurs, ils aiment bien une sorte de standardisation. » Donc déjà, on comprend qu’en fait, nos clients, ils vont agir toujours sur les deux marchés. Et donc avoir un partenaire chinois, ce n’est pas idiot, parce qu’il peut fournir les deux marchés et on est sûr qu’on aura la qualité. Donc ça, c’est le premier point.
« Quand le patron de la BPI qui dit qu’il faut s’associer avec les Chinois pour faire du « reverse engineering », on écoute ! »
Le deuxième, c’est les banques. Moi, je n’ai pas de famille multimilliardaire qui me passera le milliard et demi dont on a besoin. Déjà, on a dû dépasser les discours de beaucoup de banquiers qui disaient : « C’est trop tard, on a perdu la bataille ». On a réussi à renverser la tendance. Mais quand vous avez le patron de la BPI qui dit qu’il faut s’associer avec les Chinois parce qu’il faut faire exactement le « reverse engineering », on écoute ! C’est ce que les Chinois nous ont demandés de faire dans les années 1990-2000, quand on allait chez eux : faire des sociétés ensemble, leur apprendre. Maintenant, il faut faire la même chose avec les Chinois chez nous. Le secteur bancaire ne croit pas à des giga-factorys où l’on ne s’associe pas avec les Chinois. Ça, c’est le deuxième point. Le client et le marché.
Ça marque quand même un changement important. Est-ce que vous diriez que c’est un point d’inflexion dans l’histoire du projet que vous portez ?
Nous, on veut aller vite. Je dirais qu’on profite aussi d’un intérêt d’acteurs chinois pour qui l’Europe est un marché très important et qui ont compris que l’Europe, à un moment donné, à un terme donné, allait se défendre, ou en tout cas défendre une partie de son marché par des usines faites en Europe, à gouvernance européenne. Ils ont compris que c’était l’histoire, qu’à un moment donné, ça serait irréversible. Quand ? Comment ? Nous, on pense que ça va arriver maintenant.
On attend, avec l’Europe, l’Industrial Acceleration Act, qui devrait poser le « Made in Europe » pour un certain nombre de secteurs, parmi lesquels on espère, cette fois-ci, le photovoltaïque. Donc les Chinois ont compris que ça ne servait à rien de se battre. Par contre, comme le marché européen est extrêmement intéressant, il y a certains acteurs chinois qui commencent à se dire : « Faisons amis-amis ou trouvons des partenariats équilibrés qui nous permettent de garder nos positions voire d’en conquérir de nouvelles en Europe sur la partie non régulée et en même temps d’aider ces nouveaux industriels qui émergent. »
Les acteurs chinois ne font rien d’autre que ce qu’a fait Toyota avec Tesla. Vous savez, Toyota est le premier gros industriel qui a mis 300 millions d’euros dans Tesla quand Elon Musk cherchait désespérément à faire survivre son idée de voiture électrique, avant qu’elle ne devienne ce qu’elle est devenue.
Est-ce que vous entendez, néanmoins, ceux qui disent que ce projet, qui était un projet présenté de souveraineté européenne, avec des aides de l’État aussi, finalement, avec l’entrée des Chinois dans ce projet, en quelque sorte, on fait entrer le loup dans la bergerie ?
Oui, je l’entends. D’autant que moi-même, je me méfiais beaucoup de ça. Plusieurs choses. Tout d’abord, il faut comprendre qu’à un moment donné, il y a un principe de réalité. Moi, je veux bien travailler avec des fonds, des investisseurs et des clients qui me disent : « Si vous garantissez qu’il y a 0 % de chinois dans votre truc, j’achète. » Mais il n’y en a pas, ou à la marge. Moi, j’écoute. Quand EDF ou Engie ou Total sont prêts à m’acheter 200 MW par an pendant 5 ans et qu’ils posent des conditions, j’écoute. C’est le marché. Et il faut toujours écouter le marché.
Après, c’est quoi la souveraineté ? Ça aussi, c’est une très bonne question, à laquelle je n’ai pas de réponse toute faite. Je sais simplement que là, aujourd’hui, nous, on a besoin de trois choses : on a besoin d’avoir accès à la propriété intellectuelle. Vous savez que dans ce secteur, il y a beaucoup de licences qui sont déposées sur les technologies, sur les procédés, avec beaucoup de batailles. Donc pour nous, c’est important d’avoir accès à une propriété intellectuelle d’un acteur qui domine le marché. C’est pas mal ! Et d’avoir surtout la possibilité de garder sa propre propriété intellectuelle sur les avancées qu’on peut trouver sur cette technologie, c’est très important aussi.
Deuxième élément, le transfert de compétences, de technologie. On peut le regretter mais aujourd’hui, il n’existe personne en Europe capable de nous monter une usine. Enel (l’Italien Enel Green Power, ndlr) l’a fait mais c’est très, très compliqué de trouver des partenaires. Il y en a eu, mais il n’y en a plus ou très peu, pour l’instant. Tous ceux qu’il y avait sont tous partis travailler en Chine.
« On a aussi voulu anticiper ce mouvement possible d’une ruée des Chinois pour faire des usines en Europe »
Et enfin, dernier point, pourquoi ne pas voir comment participer à l’émergence de l’investissement ? C’est ce qu’on attend aussi de Longi. On a commencé à travailler avec eux en juin dernier, on a rencontré le ministère de l’Industrie, la Direction générale des entreprises, etc. Les Chinois, ils sont loin d’être bêtes. Ils savent qu’on est 27 pays dans l’Union européenne, et que même si, à un moment donné, l’Europe émerge et veut se défendre, pour l’instant en tout cas, elle ne pas dit non aux investissements chinois. Elle a juste dit qu’elle voulait des usines en Europe. Donc, moi, si demain j’ai Longi mais que je m’arc-boute sur une position qui est de dire « Pas de Chinois, pas de Chinois ! », ils n’auront pas de problème à aller voir ailleurs. Est-ce que c’est ça qu’on veut ?
Nous, on a aussi voulu anticiper ce mouvement possible d’une ruée des Chinois pour faire des usines en Europe. Et comme Longi est leader sur le marché, l’avoir en France, c’est plutôt une bonne nouvelle je trouve. Je voudrais vraiment insister là-dessus. Nous avons, nous, avec nos petits bras et notre petite usine, avec l’appui de la Région et du territoire, dont l’attractivité est en train de se reconstruire, réussi à attirer le N.1 mondial, le leader technologique du solaire, pour faire de Fos le lieu de la reconstruction, de la réindustrialisation, avec un partenaire, Carbon, qui restera maître en sa demeure. On devrait tous s’en réjouir.
Suite et fin, demain, de notre entretien avec Pierre-Emmanuel Martin :
Carbon One, giga-factory, où en est-on concrètement ?
Liens utiles :
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