Pour leur troisième édition, les Rencontres de la finance verte ont rassemblé vendredi 21 novembre, au CIC Place de l’Innovation, à Marseille, un large plateau d’experts pour décrypter un contexte mondial bousculé et répondre à une question centrale : comment maintenir le cap de la transition écologique alors que montent les vents contraires, politiques, économiques et sociétaux ?
Organisée par Gomet’ et ses partenaires, cette édition avait choisi un thème volontairement large – « Résistance et souveraineté européennes ? » -, pour mieux embrasser la complexité du moment, symbolisée par l’adoption de la loi Omnibus au Parlement européen, le 13 novembre. Un rendez-vous dense, où il a été question de souveraineté, d’acceptabilité sociale, de standards internationaux… mais aussi de raisons d’espérer.
Diana Mangalagiu : une transition « schizophrénique »
Invitée à ouvrir et éclairer les débats, Diana Mangalagiu, professeure à la Neoma Business School et à l’Université d’Oxford, conseillère spéciale pour le World Energy Council, pose d’emblée le décor. Son regard mêle technologie, géopolitique et climat, un croisement devenu indispensable. Elle donne le ton : « Nous vivons dans un monde schizophrénique. Les preuves scientifiques du réchauffement climatiques n’ont jamais été aussi nombreuses et solides, et pourtant le climato-scepticisme et le populisme n’ont jamais été aussi forts », parfois même jusqu’au sommet de grandes puissances, comme aux Etats-Unis. Le constat est largement partagé : le climat n’est plus seulement un enjeu environnemental, mais un champ de bataille politique et idéologique.

Dans ce tableau, l’Europe, portée par un volontarisme réglementaire unique au monde, demeure toutefois dépendante, parfois de manière critique, de ses partenaires extérieurs. Notamment de la Chine avec laquelle elle est « pieds et mains liés » sur les métaux rares, un verrou majeur de la transition énergétique. « Entre 60 et 70 % des métaux rares sont extraits en Chine ou sous contrôle chinois, en Afrique ou Amérique du Sud, et plus de 90 % du « raffinage » se fait en Chine », rappelle Diana Mangalagiu. Sans ces matériaux, difficile d’assurer le déploiement massif des batteries, panneaux photovoltaïques et autres équipements électriques indispensables à la décarbonation. Une vulnérabilité qui s’ajoute à un autre défi interne : la stagnation de la productivité européenne et les faiblesses persistantes dans l’innovation.
Pourtant, insiste-t-elle, le tableau n’est pas entièrement sombre. Sur le solaire, les progrès ont été « spectaculaires ». Les capacités installées ont largement dépassé toutes les prévisions établies au moment de l’Accord de Paris, il y a 10 ans, les coûts ont chuté au point de devenir compétitifs dans les pays du Sud, et les investissements mondiaux dans les renouvelables dépassent désormais ceux consacrés aux énergies fossiles. Mieux encore, les émissions mondiales de gaz à effet de serre semblent avoir atteint un plateau, tandis que la Chine, jusqu’ici pointée du doigt, pourrait atteindre son pic d’émissions fossiles avant 2035. Une bascule historique, qui rebat les cartes de la diplomatie environnementale.

Cette bascule se lit aussi à Belém, au Brésil, où s’est déroulée en parallèle une COP tendue, aux résultats finalement très mitigés. Les engagements actualisés ne concernent que 118 pays, les financements promis ne sont pas au rendez-vous, et un nouveau mécanisme porté par le « G77+Chine », le BAM (mécanisme d’action de Belém), cristallise les frustrations du Sud global. Surtout, l’Europe y apparaît contestée, notamment à cause du CBAM, son mécanisme d’ajustement carbone aux frontières : applaudi par les industriels du continent, mais dénoncé ailleurs comme une forme de protectionnisme vert.
Pour Diana Mangalagiu, les leviers restent clairs : massifier la R&D, investir dans les technologies de décarbonation, améliorer les régulations sans les vider de leur sens, soutenir les emplois verts. « La souveraineté européenne se construit, la finance verte progresse, mais pas à pas », conclut-elle dans un souffle qui sonne à la fois comme une mise en garde et un encouragement.
Omnibus : simplification administrative ou recul climatique ?
La table ronde qui suit s’inscrit dans le même registre de lucidité. Intitulée « Faire face au backlash », elle réunit économistes, analystes et acteurs de terrain. L’expression, venue des États-Unis, désigne ce retour de vague – politique, économique, parfois même culturel – qui semble s’opposer aux avancées environnementales.
Pour Clara Williams, analyste financier chez Reclaim Finance, il ne fait ainsi pas de doute que l’Europe traverse un moment de recul. La loi Omnibus, votée le 13 novembre par le Parlement européen, en est selon elle la preuve la plus saisissante : en relevant les seuils du CSRD, qui régit le reporting extra-financier, la réforme va permettre à « des milliers d’entreprises » d’échapper aux obligations de transparence sur leurs impacts environnementaux et sociaux. Et la directive CS3D sur la vigilance des entreprises perd plusieurs volets clés liés au climat. « Ce n’est pas un débat entre recul ou pragmatisme, c’est un vrai recul », tranche-t-elle.

« Ils veulent décarboner, mais suppriment les outils pour y parvenir » (Clara Williams, Reclaim Finance)
Et de rappeler, non sans ironie, que le même jour, les eurodéputés validaient des objectifs climatiques toujours plus ambitieux pour 2040. « Ils veulent décarboner, mais suppriment les outils pour y parvenir », résume-t-elle. À ses yeux, l’Union européenne envoie des signaux brouillés, au risque d’affaiblir son leadership.
Mais Clara Williams reconnaît aussi un point positif : la future version de la SFDR, la grande réforme européenne sur la transparence des fonds durables, introduit enfin des exclusions obligatoires pour les nouveaux projets fossiles dans deux catégories de produits financiers. Un progrès notable dans la lutte contre le greenwashing et pour clarifier l’offre d’investissement durable.
Un reflux certain, mais à relativiser
Face à ce constat sévère, Nicolas Haese, directeur R&D durable chez CIC Market Solutions, tente d’apporter un autre éclairage. Pour lui, le « backlash » (retour en arrière) n’est pas la preuve que la transition recule, mais plutôt un signe que les transformations entrent dans une zone sensible. « C’est normal : quand les échéances s’approchent, les tensions montent », analyse-t-il. « Le backlash est une phase de résistance. Ça ne veut pas dire que la trajectoire change. »

Le phénomène « est né au Texas en 2021 », rappelle-t-il, et reste largement américain. Et même aux États-Unis, il est loin d’être homogène, souligne-t-il, citant le mouvement « We are still in », une alliance d’États, avant tout démocrates, toujours engagés dans l’Accord de Paris et qui représentant 60 % du PIB américain. « Même sous Trump, les entreprises américaines n’ont pas cessé de décarboner. L’économie les y pousse. »
Nicolas Haese ne nie pas les tensions, mais il y voit davantage des « oscillations » que des ruptures. En Europe, l’Omnibus traduit ainsi, selon lui, davantage une volonté d’éviter « l’usine à gaz » réglementaire qu’un abandon de l’ambition climatique : « Je préfère une entreprise qui se concentre sur ses messages clés que sur 300 pages de données. » Et d’insister sur des signaux qu’il juge puissants : des géants technologiques qui maintiennent leurs engagements climatiques malgré la pression énergétique de l’IA ; une Chine qui adopte explicitement la « double matérialité », se rangeant du côté de l’approche européenne ; et un secteur financier où les sanctions tombent, à l’image de BlackRock qui a perdu un mandat de 14 milliards d’euros pour manque d’ambition ESG.
« Un retour en arrière impossible » dans la finance de terrain
Acteur régional engagé dans l’économie sociale et solidaire, Jean-Michel Sibué, directeur associé d’A Plus Finance et administrateur d’Ambition Capital, le réseau du capital développement dans la région sud, apporte, lui, une vision très concrète et pragmatique, issue des PME et ETI qu’il accompagne. Et va encore plus loin : vu du terrain, assure-t-il, il n’y a pas de retour en arrière possible.
Dans le capital-investissement, explique-t-il, les entreprises ont d’abord perçu l’ESG comme une contrainte, puis en ont fait un outil de pilotage et de création de valeur, « au même titre que les indicateurs financiers ». Le mouvement n’est plus seulement porté par la réglementation, mais aussi par les clients, les fournisseurs, les salariés. Les dirigeants s’en servent pour structurer leurs décisions, rassurer les investisseurs, améliorer leur gouvernance. « Le retour en arrière n’existe plus », tranche Jean-Michel Sibué.

Même si Bruxelles ralentit, les pratiques, elles, sont installées : elles sont désormais intégrées dans les métiers, dans les réflexes, dans les arbitrages du quotidien. L’ESG n’est plus un vernis, mais un critère de crédibilité. Dans son domaine d’activité, celui de la finance solidaire, les projets se multiplient, notamment autour du logement social et intergénérationnel. L’exemple des foncières solidaires montre que la finance peut aussi répondre à des besoins locaux cruciaux : logement, dépendance, intergénérationnel. Une réalité bien ancrée dans le tissu économique provençal. « La finalité de la finance verte, c’est l’humain », insiste-t-il, comme un rappel à l’essentiel.
Vers une taxonomie verte méditerranéenne d’ici 2035 ?
Chef économiste du Plan Bleu (ONU), Constantin Tsakas déplace, lui, le débat vers une réalité encore plus tangible : celle de la Méditerranée. « La région se réchauffe 20 % plus vite que la moyenne mondiale », rappelle-t-il, tandis que les tensions sur l’eau, la biodiversité et les activités maritimes s’intensifient. Or, souligne-t-il, les subventions nocives y restent largement majoritaires, loin devant les investissements bénéfiques : « Aujourd’hui, les subventions qui aggravent les problèmes environnementaux sont cinq à six fois plus élevées que celles qui les corrigent », résume-t-il.
Constantin Tsakas défend une approche simple : arrêter de saupoudrer des outils isolés, et construire une stratégie et une gouvernance cohérentes.

Dans ce contexte, la réforme des subventions nocives et l’essor d’outils financiers adaptés, qui existent déjà, deviennent centraux : taxation verte, obligations vertes particulièrement efficaces contre la pollution de l’air, « blended finance » adaptée à la gestion de l’eau… Le Plan Bleu veut aller plus loin : la Stratégie méditerranéenne du développement durable sera révisée en décembre au Caire pour faire de la finance durable un axe prioritaire, avec l’objectif d’une taxonomie verte méditerranéenne d’ici 2035, pour clarifier ce qui est durable dans un bassin où 21 pays partagent les mêmes eaux, et les mêmes menaces. « La Méditerranée est un espace de co-dépendance. Si deux pays sont vertueux et les autres ne bougent pas, rien ne change. »
Des partenaires engagés
Au cœur de ces 3e Rencontres de la Finance Verte, quatre partenaires majeurs, fidèles du rendez-vous, ont illustré la montée en puissance d’une finance ancrée dans les territoires, tournée vers l’innovation et déterminée à jouer un rôle structurant dans la transition écologique (lire par ailleurs).

Invité à conclure les débats, Luc Meunier, spécialiste en neurofinance à l’Essca, ouvre, lui, une perspective originale : face aux résistances, il faut travailler sur les comportements. Tout en alertant sur un enjeu émergent : la souveraineté dans l’IA, alors que de plus en plus d’épargnants utilisent des outils d’intelligence artificielle pour leurs décisions financières (lire par ailleurs).
Rendez-vous en 2026 pour en débattre lors la 4e édition des Rencontres de la finance verte. Il y aura assurément encore de la matière !
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