Près de 200 pages d’un rapport extrêmement dense, une foule de recommandations, parfois contradictoires, toujours constructives, et encore beaucoup de questions. Un peu plus de deux mois après la fin du vaste débat public organisé autour de l’avenir industriel de la zone de Fos-Berre, entre le 2 avril et le 13 juillet 2025, la Commission nationale du débat public (CNDP) a rendu lundi 15 septembre, dans les délais annoncés, son « bilan ». Très attendu.
Saisie par les trois préfets des Bouches-du-Rhône, des Alpes-de-Haute-Provence et du Gard, au titre de la loi « Industrie verte » de 2023 qui s’applique dès lors que plusieurs projets d’aménagement ou d’équipement, ayant une vocation commune, sont envisagés sur un même territoire, une première du genre en France, la CNDP, autorité indépendante, avait été chargée d’organiser un « débat global » sur le « programme d’ensemble de décarbonation et de réindustrialisation », qui transforme déjà le paysage.
180 pylônes de 50 à 90 m : une ligne THT devenue symbole des fractures territoriales
Si, au total, « nous avons étudié 51 projets d’industriels, alors que nous étions partis de 34 », s’est réjouie Audrey Richard-Ferroudji, présidente de ce débat, preuve du grand « foisonnement » en cours sur la zone Fos-Berre, mais aussi « d’une mobilisation large » et d’une vraie « qualité d’échanges et d’écoute », l’un d’eux, on le sait, a cristallisé les tensions bien au-delà de son périmètre technique : le projet de ligne à très haute tension (THT) entre Jonquières-Saint-Vincent et Fos-sur-Mer.
Pour rappel, ce projet de ligne électrique à 400 000 volts, devenu symbole des fractures territoriales et des interrogations sur l’avenir industriel du golfe de Fos, est censé partir de Jonquières (Gard) jusqu’à Fos-sur-Mer (Bouches-du-Rhône), avec l’implantation de 180 pylônes de 50 à 90 mètres de haut sur les 65 kilomètres de parcours, qui traverse notamment une partie de la réserve naturelle du parc de Camargue.

Le coût de l’acceptabilité
Une infrastructure essentielle à la sécurisation de l’approvisionnement électrique de la région, ainsi qu’à la décarbonation et la réindustrialisation de la zone de Fos-Berre selon les industriels et l’État, qui estiment que les investissements projetés pourraient atteindre entre 16,9 et 19,9 milliards d’euros (à 72% privés et 28% publics) d’ici à 2030. Avec à la clé, la création potentielle de 10 000 à 12 000 emplois directs. Un tracé de moindre impact a déjà été présenté par RTE, le gestionnaire français des lignes à haute tension et porteur de projet, privilégiant la solution aérienne, la plus efficace en termes de coût (entre 300 et 400 M€), de délais (2028) et de puissance disponible.
Vent debout contre ce projet, en l’état, comme l’a montré la réunion publique à Arles le 2 juin dernier, au cours de laquelle une tierce-expertise a été présentée, les opposants, parmi lesquels de nombreuses ONG, agriculteurs, viticulteurs, acteurs publics ou privés du tourisme ou de la biodiversité, élus locaux comme parlementaires, ont, eux, proposé un contre-projet d’enfouissement total ou partiel, mais beaucoup plus coûteux et long à mettre en œuvre.
Des recommandations non contraingnantes mais significatives
C’est peu dire, dans ce contexte, que les conclusions de la CNDP, étaient très attendues. Dans ses recommandations, non contraignantes, cette dernière préconise ainsi de « compléter la tierce expertise pour examiner les solutions alternatives de raccordement électrique identifiées dans le débat, avec tous les critères de comparaison demandés (faisabilité technique, coûts détaillés, délais, impacts socio-économiques et environnementaux) et, en particulier, évaluer la solution de ligne enterrée en courant continu sur le tracé proposé longeant le Rhône puis le canal d’Arles à Bouc (à Port-de-Bouc, Ndlr). »
La CNDP propose aussi de « préciser les scénarios d’évolution des besoins » en électricité au vu du calendrier possible de réalisation des projets, et ce, alors que RTE dit s’attendre à un doublement de la demande de puissance électrique, soit 6 000 mégawatts de raccordements supplémentaires d’ici dix ans, l’équivalent de la consommation actuelle de Fos.
Les autres recommandations de la CNDP sur la ligne THT Fos–Jonquières
• Clarifier les besoins : publier une note précise sur les consommations électriques attendues d’ici 2035.
• Relancer la production locale : développer le solaire et l’éolien régionaux, plutôt que tout miser sur une ligne de transport.
• Valoriser le foncier existant : exploiter le potentiel photovoltaïque et éolien des toitures et friches industrielles (GPMM, ZIP).
• Décider collectivement : créer un dispositif réunissant État, collectivités, RTE, industriels et associations pour définir une stratégie globale.
• Privilégier la conciliation : recourir à un tiers de confiance (CNDP ou autre) pour rapprocher les positions et éviter les blocages.
• Rendre le calendrier lisible : établir un échéancier unique et transparent des infrastructures électriques.
• Participer aux débats nationaux : s’impliquer dans le schéma décennal de raccordement électrique (SDDR).
Autres recommandations notables : « Organiser et animer un dispositif de travail collectif pour élaborer une solution globale pour le raccordement et la sécurisation du réseau électrique régional » et « envisager de suspendre la conduite des études techniques sur la solution aérienne », pendant ce travail partagé.
« Sur la ligne THT, ce débat a fait bouger les positions » (Audrey Richard-Ferroudji, présidente du débat public)
Audrey Richard-Ferroudji insiste sur l’évolution du regard collectif, autour d’un double constat : le consensus exprimé sur la nécessité d’un raccordement électrique renforcé mais aussi le rejet absolu de la solution aérienne avancée par RTE. « On est rentrés dans le débat avec un projet spécifique, une solution technique avec un calendrier assez précis, et beaucoup de défiance. On en sort avec, plutôt, un besoin : celui d’un programme de raccordement électrique pour mettre à niveau un réseau qui s’est révélé défaillant, pas seulement pour l’accueil des projets, mais pour d’autres fonctions du territoire, rappelle la présidente du débat public. Le débat a permis d’ouvrir la discussion sur des solutions plus progressives et sur la possibilité de co-construire une réponse collective ».
Sur le plan démocratique, Audrey Richard-Ferroudji se veut lucide : « Les réunions publiques donnent parfois l’impression d’une succession de prises de parole plus que d’un dialogue. Mais ce débat a permis une écoute remarquable et a fait bouger les positions. Aujourd’hui, une demande forte existe : se remettre autour de la table pour trouver non pas une solution technique, mais un ensemble de solutions. »
Une « victoire » pour les opposants
Si les recommandations de la CNDP ne sont pas contraignantes et n’augurent en rien de la suite des débats, elles n’en ont pas moins satisfait les associations d’opposants au projet de la ligne THT en l’état, dans sa version « aérienne », réunis dans le Collectif THT 13/30.
« La CNDP donne ses conclusions sur le débat public et c’est une réelle victoire pour le Collectif THT13/30 qui souhaite une ligne 400 000 volts enterrée », réagit ainsi l’association « Agir pour la Crau », qui pointe « 128 recommandations dont certaines sont lourdes et soulignent l’impréparation de RTE, de l’Etat et de nombreux industriels pour lesquels le discours d’urgence est en contradiction totale avec les propositions de la CNDP ».
Les opposants qui, sans attendre, font connaître leurs « exigences » : « Une réponse publique et détaillée sous 3 mois suite à ces recommandations notamment de la part l’Etat, RTE et le Grand port maritime de Marseille ; le gel des études sur la ligne aérienne et les interventions de RTE et de ses cabinets mandatés sur les parcelles des agriculteurs jusqu’à la fin de l’analyse de la solution alternative portée par le Collectif THT13/30 ; enfin, la présentation d’un calendrier cohérent et objectif de mise en œuvre avec une planification raisonnable sur 2035/2040. »
Également recommandées, plus largement, « la constitution d’un programme d’ensemble de décarbonation et de réindustrialisation », notamment de la zone industrielle de Fos, la deuxième plus polluante du pays et la création « d’une structure de gouvernance ouverte à un large public pour porter le programme ».
Trois mois pour donner suite… ou pas
Les différents acteurs auxquels sont adressées ces « demandes de précisions » et « recommandations » ont trois mois pour faire part de leurs réponses, d’ici mi-décembre.
En attendant, les conclusions de la CNDP seront également restituées lors d’une réunion publique (initialement prévue le 18 septembre mais décalée en raison de la journée nationale de grève) lundi 22 septembre, à Istres (La Grange, avenue de la Crau à Istres), en présence notamment du préfet de région, Georges-François Leclerc. Si ce dernier n’a eu de cesse, ces dernières semaines, de rappeler qu’à ce stade, « aucune décision n’a été prise », sa prise de parole sera forcément scrutée.
Document source : compte rendu du débat public « Fos Berre Provence »
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