Spin-off du CNRS et d’Aix-Marseille Université, la biotech marseillaise Tafalgie Therapeutics a annoncé le 15 septembre avoir bouclé une levée de fonds d’un montant de 12 millions d’euros réalisée auprès de nouveaux business angels, notamment de type family office, ainsi que d’investisseurs historiques. Objectif : consolider les équipes de recherche de Tafalgie Therapeutics et financer le développement clinique, notamment de sa molécule de rupture, la TAFA4, une protéine endogène sécrétée chez l’homme, capable de soulager et prévenir l’apparition des douleurs aiguës et chroniques, sans produire les effets secondaires de la pharmacopée actuelle, type opioïdes.
Interview avec Éric Schettini, président du directoire, CEO responsable stratégie et finances, pour comprendre l’avancement des projets de Tafalgie Therapeutics.
Quelle différence y a-t-il entre la molécule que vous développez et par exemple l’action des triptans ou des opioïdes ?
Eric Schettini : La différence est vraiment fondamentale. Nous parlons d’une protéine endogène secrétée qui existe chez l’ensemble des mammifères, qui est relâchée par une couche particulière de neurones et qui a la particularité de venir se fixer sur les neurones sensoriels. Notre protéine vise à calmer et à réduire l’hyperexcitabilité d’un neurone sensoriel suite à une lésion. On va directement demander aux neurones, par le rôle de cette protéine, de réduire son hyperexcitabilité. Les opioïdes en général vont essayer de bloquer le signal, nous tentons de moduler l’activité de l’émetteur. C’est une découverte assez éblouissante réalisée à l’Inserm, qui date de 20 ans.
Elle est présente chez tous les mammifères de façon identique. Quand un neurone est hyperexcité, suite à un trauma, il envoie le signal de douleur, mais il faut qu’il revienne à son état normal, sinon il devient chronique, avec un taux de prévalence de 20 %, à l’échelle mondiale. Aziz Moqrich (co-fondateur et directeur scientifique de Tafalgie Therapeutics, ndlr) a démontré quelle cascade de signalisation se met en place : la protéine vient se fixer directement sur le récepteur du neurone et ce récepteur va faire pénétrer à l’intérieur du neurone la protéine en question. Laquelle va engager une cascade de signalisation pour permettre de réduire l’hyperexcitabilité du neurone jusqu’à revenir à son état initial.
La recherche de Tafalgie est fondée sur les données scientifiques de TAFA4, la protéine endogène secrétée, qui joue un rôle central dans la modulation des signaux de douleur entre les neurones sensoriels périphériques et le système nerveux central.
Votre levée de fonds de 12 millions d’euros est atypique et fait appel aux BA et family offices…
Eric Schettini : Aujourd’hui, les business angels, les personnes physiques en général, ceux qui sont constitués family offices, allouent une partie de leurs capitaux au private equity, pratiquement pour 30 à 35 % de leurs capitaux et ils le font de plus en plus en investissements en direct. Ils se sont structurés, ils participent à des MFO (Multi-Family Offices). Quand ils ont suffisamment de capitaux, ils font directement venir des gérants extrêmement compétents qui viennent des VC (Venture Capital, ou capital-risque). Ils ont une vraie capacité d’expertise pour des « due diligence » approfondis.
Ces 12 millions d’euros représentent une somme exceptionnelle pour des BA seuls…
Eric Schettini : Les fondateurs ont remis beaucoup d’argent. Moi, j’en ai remis beaucoup aussi ! Les actionnaires historiques ont contribué à 40 % et les nouveaux investisseurs à 60 %. Les lignes bougent en France, enfin ! Et de plus en plus, les jeunes entreprises ou les entreprises de notre taille ont intérêt à se tourner vers ce type de financeurs.
Les entreprises ont appris à aller plus loin…
Eric Schettini : Oui, j’ai des investisseurs anglais ou luxembourgeois !
À quelle étape en êtes-vous du développement de Tafalgie Therapeutics ?
Eric Schettini : Notre stratégie est relativement simple. Notre objectif, c’est de compléter ce tour de 12 M€ par une autre levée. Notre objectif annuel est de disposer de 20 millions d’euros d’ici septembre ou octobre 2027, donc avoir 24 mois d’avance en termes de cash devant nous pour pouvoir piloter notre projet.
Notre dernière levée de fonds se réalisera sous forme d’OPTF, des opérations publiques simplifiées, qui sont soumises à l’AMF et permettent aux investisseurs personnes physiques de souscrire à notre opération. C’est une offre publique simplifiée. Nous aurons quasi concomitamment terminé notre phase 1 en essai clinique. La levée de fonds va nous laisser du temps. Et nous pourrons enfin basculer en phase 2A. Fin 2026, nous aurons la preuve d’efficacité définitive sur des cohortes, entre 60 et 100 personnes par cohortes. Et les résultats nous permettront de discuter avec un certain nombre de big pharmas pour mettre en place un contrat de licensing.

Cette dernière levée de fonds, prévue en fin d’année, va marquer un vrai tournant de notre approche. De trois choses l’une : soit ce sera notre dernière levée parce qu’on signera avec un big pharma ; soit on se tournera vers des VC parce que nous aurons besoin de lever des capitaux importants, entre 50 et 100 millions d’euros en fin 2027 ; soit, enfin, on ira sur le marché réaliser une IPO, une introduction en Bourse. On ne veut lâcher aucune de ces trois grandes options. La première, c’est un licensing. La deuxième c’est un VC international et la troisième c’est l’IPO.
Et si les essais ne confirment pas vos hypothèses scientifiques ?
Eric Schettini : Nous sommes absolument convaincus que ça va marcher. Pour une raison simple, c’est que c’est une protéine endogène secrétée. Ça marche chez tous les animaux. L’homme est un animal certes particulier mais il demeure un mammifère, donc ça doit marcher.
La vraie question, c’est le niveau de l’efficacité. Est-ce que chez l’homme, ce serait un peu moins efficace que chez l’animal ? La seule question est de savoir si nous serons vraiment capables de concurrencer les opioïdes et les opioïdes les plus puissants. Si jamais c’est un peu moins efficace, nous aurons d’autres marchés à adresser, comme la santé animale ou d’autres marchés connexes.
Pourquoi faites-vous votre essai en Australie ?
Eric Schettini : Aujourd’hui, l’Australie est reconnue comme étant le pays le plus à la pointe en termes d’essais de phase 1, en particulier dans la douleur. Ce sont des gens de grande réputation. Et puis, entre nous, c’est deux ou trois fois moins cher. Nous avons lancé un appel d’offres à l’échelle européenne et nous avons été sidérés par les chiffres. En Australie, nous avons des gens totalement expérimentés et pointus. C’est une richesse !
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