L’image restera. Sous un grand ciel bleu azuréen, les drapeaux claquent sur la Promenade des Anglais tandis que les chefs d’État affluent, presque solennels, vers l’enceinte vitrée de l’Acropolis. L’ONU y tient sa 3e grande conférence sur l’océan (Unoc-3). Une conférence de la dernière chance, peut-être.
Du 9 au 13 juin, la baie des Anges s’est transformée en capitale mondiale de l’océan. Et cette fois, les discours ne suffisent plus. Le ton a changé. Moins de langue de bois, plus d’urgence. Pour reprendre les mots d’Antonio Guterres, le Secrétaire général des Nations Unies, un « appel au sursaut, face au pillage organisé de notre bien commun planétaire ».
Une mobilisation record pour l’océan, mais sous tension
Plus de 12 000 participants, 60 chefs d’État et de gouvernement, 115 ministres. Une affluence record, à la hauteur du défi. Même si l’absence, assumée, des États-Unis, a jeté une ombre sur l’alignement global. À la tribune, la présidente tanzanienne Samia Suluhu Hassan a résumé ce paradoxe : « Nous sommes nombreux, mais pas toujours unis. L’océan ne peut plus attendre. » Côté français, Emmanuel Macron a ouvert la conférence avec une formule volontaire : « L’océan est un bien commun. Il ne peut plus être le terrain vague de l’humanité. Il doit devenir un espace de droit, de science et de protection. »
Sur les bancs de la société civile, les jeunes du Pacifique se sont faits entendre. Des activistes polynésiens brandissant des coraux morts. Des pêcheurs ghanéens alertant sur l’effondrement des stocks. Des scientifiques venus dire ce que les chiffres taisent : l’océan s’asphyxie, les courants s’emballent, les aires marines protégées restent souvent des coquilles vides.

Le traité sur la haute mer bientôt ratifié : « un progrès incroyable » et un « élan »
Longtemps considéré comme une Arlésienne du droit international, le traité BBNJ (Biodiversité au-delà des juridictions nationales) sur la haute mer est désormais sur de bons rails. « Le 23 septembre 2025, il y a aura la cérémonie officielle à New York (au siège de l’ONU, Ndlr) de ce que nous appelons déjà « le traité de Nice » », a annoncé l’envoyé spécial de la France pour l’Unoc-3, Olivier Poivre d’Arvor, avant la clôture du sommet, vendredi 13 juin, alors que le compteur restait bloqué à 51 ratifications, tout proche du seuil nécessaire des 60 pour que le traité entre en vigueur.
À Nice, l’Inde, le Mexique, le Kenya et plusieurs États insulaires ont sauté le pas. « Quatorze pays supplémentaires l’auront ratifié avant le 23 septembre », a assuré Olivier Poivre d’Arvor, saluant les efforts diplomatiques de la France en ce sens. « Nous avons atteint le cap. C’est une victoire pour le multilatéralisme environnemental », a d’ores et déjà anticipé Emmanuel Macron.
Ce traité, en gestation depuis deux décennies, permettra enfin de réglementer les eaux internationales (au-delà de 200 milles marins des côtes, soit 370 km), soit les deux tiers de la surface océanique mondiale ne relevant à ce jour d’aucune juridiction nationale. Il entrera en vigueur en janvier 2026 au plus tard, deux ans seulement après son adoption, un délai record, et prévoit notamment que les pays signataires se réuniront chaque année à l’occasion d’une COP, une avancée juridique très attendue par de nombreuses associations environnementales. Un « progrès incroyable », a ainsi salué Rebecca Hubbard, de la High Seas Alliance, un regroupement d’une cinquantaine d’ONG, rejointe par François Chartier, de Greenpeace, qui s’est félicité de la « vraie accélération » opérée durant ce sommet.
Très présente tout au long de la semaine, la ministre de la Transition écologique, Agnès Pannier-Runacher, a estimé qu’il y aurait « un avant et un après Nice ». « Ce sommet est un grand succès, il a lancé un élan comme jamais » au niveau international, a souligné de son côté Romain Troublé, le directeur général de la Fondation Tara Ocean, conscient cependant que les déclarations devront encore se traduire en actes concrets dans les prochains mois.
Les 80 propositions du Parti socialiste « pour une vraie politique de la mer »
« Moins de mots, plus d’actions ». Présente à Marseille puis à Nice dans le cadre de l’année de la mer et de l’Unoc-3, une forte délégation parlementaire du Parti socialiste et apparentés, représentant la pluralité des territoires côtiers, littoraux et d’outre-mer, a tenu aussi à faire entendre sa voix.
Estimant que ce sommet mondial « n’a été qu’une vitrine diplomatique pour le président de la République et ses ministres », propice à « des annonces grandiloquentes mais tellement insuffisantes vis-à-vis de l’urgence climatique », les parlementaires ont présenté une liste de 80 propositions « pour réellement protéger nos mers et océans ». « Des mesures concrètes pour décarboner le secteur maritime, assurer la protection des océans, soutenir la recherche, développer l’enseignement maritime, préserver les ressources halieutiques et la biodiversité, explique Laurent Lhardit, le député de la 2e circonscription des Bouches-du-Rhône, mobilisé sur ces questions. La France, déjà condamnée pour son inaction, doit s’engager à la hauteur des enjeux qui nous font face. »
> La liste des 80 propositions
Vers une finance océanique crédible ?
Car le plus gros point noir de cette nouvelle « gouvernance océanique » reste évidemment le portefeuille. Sur les 175 milliards de dollars (153 milliards d’euros) nécessaires chaque année pour restaurer les écosystèmes marins et atteindre l’objectif de développement durable de l’océan d’ici 2030, selon un rapport du Forum économique mondial de 2022, à peine 5 à 10% sont réellement mobilisés. « Le fossé est énorme. Au cours des cinq dernières années, seuls 10 milliards ont été mobilisés », s’est désolé Li Junhua, sous-secrétaire général de l’ONU.
À Nice, une coalition de philanthropes privés et d’États a annoncé un engagement de 8,7 milliards d’euros sur cinq ans, destiné à structurer un mécanisme onusien de financement bleu d’ici 2028. L’idée : mobiliser des capitaux privés, sécuriser les investissements verts et faire levier sur les institutions multilatérales. Agnès Pannier-Runacher a insisté sur cette vision à long terme : « On ne sauvera pas l’océan sans changer l’échelle du financement. Nous avons besoin d’un choc d’investissement mondial pour accompagner la transition des économies maritimes. »
Les aires marines protégées, à peine renforcées, déjà critiquées
Autre point d’interrogation : la question des aires marines protégées et l’interdiction de certaines pratiques de pêche, comme le chalutage de fond, dans certaines d’entre elles, sources de vives tensions entre ONG et gouvernement.
Sous l’impulsion de la France, qui fait figure d’élève modèle avec ses plus de 30% d’aires marines, plusieurs pays ont profité de ce Sommet mondial à Nice pour annoncer la création de nouvelles aires marines protégées, ces zones délimitées où les activités humaines sont réglementées pour préserver la biodiversité marine, les écosystèmes et les ressources naturelles, à l’image par exemple du parc national des Calanques. De la Colombie aux Samoa, en passant par le Portugal, la Grèce, la Tanzanie ou les îles Salomon, des pays partout dans le monde ont annoncé la création d’aires marines protégées (AMP), ou le renforcement des aires existantes.
C’est le cas de la France. Avant ce sommet, « on était à 33%. Avec ce qu’on a annoncé, on passe à 78%, dont 14,8 % en protection forte (c’est-à-dire sans chalutage de fond, Ndlr) », a ainsi affirmé Emmanuel Macron sur France 2, mardi 10 juin, qui a mis en avant la plus grande aire marine protégée du monde qui va être créée en Polynésie française, d’une superficie de plus d’un million de km2.

Des chiffres qui cachent une réalité éminemment contrastée, particulièrement autour de l’Hexagone. Aujourd’hui, seules 0,1% des eaux métropolitaines (en excluant, donc, la Polynésie et autres eaux outre-mer), sont ainsi placées « sous protection forte », a reconnu la ministre de la Transition écologique, qui veut faire passer ce chiffre à 4% « d’ici à la fin de 2026 ».

Un objectif qui a laissé les ONG sur leur faim, pour ne pas dire plus. Greenpeace, par la voix de Laura Ullman, a fustigé des « demi-mesures incompatibles avec l’ampleur de la crise océanique. On ne peut pas proclamer la protection des océans d’un côté et continuer à subventionner leur destruction de l’autre. » Plus remonté encore, l’association Bloom a critiqué « l’imposture » et « l’hypocrisie », selon elle, d’un gouvernement qui « organise une grande messe océanique à Nice, mais protège ses lobbys industriels à Bruxelles ».
« La France vient d’annoncer 1,48 million de kilomètres carrés de son domaine maritime où aucune activité humaine ne sera autorisée. Quel pays peut en dire autant ? Tout n’est pas parfait, et les ONG avec qui nous travaillons nous le disent, mais elles ont reconnu le travail accompli », a tenté d’apaiser Agnès Pannier-Runacher, qui a au passage annoncé la mise en place d’un plan de sortie de flotte volontaire, pour protéger les populations d’anguilles et de civelles, espèces marines particulièrement menacées. Preuve néanmoins qu’il reste encore du travail…

Le monde devrait ainsi dépasser les 10% d’AMP après ce sommet, contre 8,34% auparavant. Une avancée, saluée elle aussi, à mettre également au crédit de l’intense lobbying français, mais néanmoins encore (très) loin des objectifs que s’est fixée la communauté internationale d’atteindre 30% des océans d’ici à 2030.
Oceamp : 1,8 M€ pour protéger les océans entre Méditerranée et Pacifique
La Région Sud et la République du Costa Rica ont franchi une nouvelle étape dans leur coopération climatique à l’occasion de l’Unoc-3 à Nice. L’Agence française de développement (AFD) a en effet retenu leur projet commun Oceamp, initié en 2019 et dédié à la protection des Aires Marines Protégées en Méditerranée et au Costa Rica.
Doté de 1,8 M€, le projet vise à renforcer la gestion des aires marines protégées sur les deux territoires, former les acteurs locaux et partager les expertises techniques et scientifiques, et enfin sensibiliser les jeunes et les populations à la richesse et à la fragilité du monde marin. Le projet rassemble une diversité d’acteurs et notamment, en Méditerranée, le Parc National de Port-Cros, MedPan, Septentrion Environnement et l’Université Côte d’Azur.
« Notre partenariat avec le Costa Rica incarne une diplomatie climatique concrète, ancrée dans les territoires et tournée vers l’action, s’est félicité Renaud Muselier, le président de la Région. C’est une reconnaissance forte de notre engagement commun pour la biodiversité marine. »
Pêche illégale, pollution plastique, « océan silencieux », exploitation minière…
Durant une semaine, de nombreux autres engagements ont été pris par les différents acteurs, tous listés dans « Les engagements de Nice pour l’Océan » (voir ci-dessous) : de la pêche illégale à un appel « pour un traité ambitieux » contre la pollution plastique, signé par 96 pays dont la France ; de la protection des espèces de raies et de requin à la coalition de 37 pays, menée par le Panama et le Canada, pour un « océan silencieux », des pays s’engageant à combattre la pollution sonore du transport maritime, qui nuit à de nombreuses espèces sous-marines.
L’exploitation minière a aussi été au cœur des débats, avec en toile de fond la volonté des États-Unis de permettre le lancement de cette activité dans les grands fonds marins, avec quatre nouveaux pays qui ont apporté leur soutien à un moratoire contre cette industrie, portant le total à 37.
Une déclaration finale en demi-teinte
La déclaration finale adoptée en conclusion du sommet évite cependant d’aborder le sujet qui fâche vraiment, à savoir les énergies fossiles, pourtant à l’origine du changement climatique, de la destruction et de la pollution marine. Le texte, qui reste une déclaration d’intention, non contraignante, dénonce « les effets néfastes du changement climatique » pour l’océan et ses écosystèmes, sans pour autant plaider en faveur d’une « transition » vers l’abandon des énergies fossiles, comme lors de la COP28 de Dubaï en 2023.
Au-delà de la « dynamique » enclenchée et quasi unanimement saluée durant ce Sommet mondial de l’océan, les ONG l’ont pourtant rappelé : la haute mer n’a pas besoin de promesses, elle a besoin de lois.

Document source : les engagements de Nice pour l’océan
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